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Un outil pour tous au service de la participation citoyenne

Deux enjeux pour la société, trois défis à relever

Le projet Du Je au Nous est parti d’un travail co-construit avec dix groupes de femmes éloignées du travail et/ou précarisées. Il s’agissait d’élaborer avec chaque groupe un parcours participatif et citoyen (1). Au bout du chemin, un outil de sensibilisation destiné aux travailleurs sociaux qui veulent accompagner et soutenir leur groupe dans un projet collectif ouvert sur la société.

Vous avez dit ‘participation citoyenne’ ?

Avec les premiers groupes, nous nous sommes vite rendu compte que le concept de participation citoyenne peut paradoxalement exclure les plus fragiles : il suffit pour cela de limiter la participation citoyenne à la seule réalisation d’une action publique dirigée vers les pouvoirs publics et les décideurs politiques. D’une part, cette conception exclut d’autres dynamiques qui, si elles ne concernent pas directement l’espace public ni les décideurs politiques, engagent de fait les personnes dans des collectivités amenées à travailler au bien commun.

D’autre part, le pas dans l’espace public peut être, pour nombre de personnes, un pas de géant. N’envisager que cette forme de participation risquerait de provoquer des dynamiques aliénantes au sein des groupes et d’instaurer – consciemment ou non - une participation instrumentalisée.

Les projets développés par les différents groupes sont donc à lire dans une conception revisitée de la participation citoyenne, dans laquelle la dynamique part du groupe et de ses besoins. Demander aux groupes de réaliser un projet collectif et, avant cela, de s’approprier et de définir cette notion de ‘participation citoyenne’, c’est une façon de la rendre accessible à tous, ou plus encore : de rendre le groupe co-auteur d’un concept, de façon à s’inscrire dans un processus à sa mesure. Voici quelques unes des définitions auxquelles les groupes ont abouti :

« Participer, c’est (s’)informer et comprendre, c’est réfléchir au sens de ce qu’on fait et donner son avis. C’est changer, chercher à améliorer les choses par un soutien mutuel et un esprit solidaire (aide et espoir). »
 
« La participation citoyenne, c’est prendre la liberté de s’écouter, d’être solidaire, de donner son avis, d’aider, de s’engager, de soutenir, d’agir… bref, de se mobiliser pour faire changer quelque chose dans la société afin d’améliorer la vie, actuelle et à venir. »
 
« Participer, c’est être disponible et à l’écoute des besoins des citoyens et mettre en place des actions qui y répondent ; c’est aussi échanger des idées sans jugement, être libre de s’exprimer, toujours renouveler et améliorer son action, s’impliquer autour d’un but commun. »

Concrètement, dans une entreprise d’économie sociale, un groupe de femmes a souhaité mettre en place une rencontre collective avec le directeur : si, globalement, elles étaient satisfaites de leur travail, elles souhaitaient recevoir plusieurs informations et exprimer leur besoin d’un plus grand confort dans leur local de réunion et de formation. Les revendications étaient modestes - le directeur lui-même était surpris, voire déçu, de leur « manque d’ambition » – mais leur action a souligné l’importance d’une bonne communication au sein d’une association, y compris au sujet des instances démocratiques de l’association. Les travailleuses n’étaient pas au fait de l’Assemblée Générale annuelle, qui se déroulait ‘incognito’ au moment de la formation collective. Par ailleurs, on ne mettait pas en évidence l’impact des AG sur les décisions de l’entreprise. Cela n’encourageait pas l’expression des travailleuses. Après cette rencontre, la qualité de vie des travailleuses s’est améliorée sur plusieurs points, et la communication a été renforcée avec la création d’une boîte à idées et d’un journal interne à l’association. Globalement, la participation au sein de l’entreprise a été ravivée.

Premier enjeu : une participation, des impacts

Le premier enjeu de la participation, c’est que l’expression – personnelle et collective - ait un impact positif sur la dynamique de groupe et sur son environnement direct : formateur, formation, structure dans laquelle le groupe évolue, proches, etc. Et bien sûr sur les personnes elles-mêmes (assertivité, confiance en soi, empowerment). Pour donner du crédit à cette démarche participative, il est important de la nommer, de la rendre visible, de la valoriser. Trop souvent, on perd confiance dans les structures parce qu’on ne voit pas les changements opérés. Ceux-ci sont également lents, voire très lents, quand ils concernent un pays ou une région.

Mais cette valorisation de la parole commence, une fois encore, dans le groupe et dans la structure qui l’encadre. Chaque séance jalonnant le parcours Du Je au Nous se clôture par une évaluation, à laquelle le formateur participe également. La séquence suivante débutera par une mise en évidence de l’impact de l’évaluation sur la suite du parcours. C’est de cette manière que les groupes, au fur et à mesure, sont motivés à prendre la parole.

Bien sûr, plus les structures sont éloignées du groupe, moins l’impact du projet sera visible. Si les politiques veulent encourager les démarches citoyennes, ils doivent donc veiller, loin de toute démagogie, à montrer l’impact de la prise de parole collective sur les interlocuteurs et sur les politiques. Cette relation de confiance et d’ouverture peut également aller dans l’autre sens, ici encore dans une dynamique de co-construction : dans la mesure où son projet rencontre les objectifs des pouvoirs publics, le groupe peut commencer par rencontrer les politiques pour l’orienter et/ou renforcer sa communication de manière à avoir plus d’impact. On est là dans une situation optimale, où les citoyens sont vus par le politique comme des partenaires pour un mieux-vivre ensemble. Dans les premières expériences citoyennes, les groupes ont le souci d’aboutir à un résultat concret, « salaire » de l’énergie qu’ils déploient pour réaliser leur projet. Ils choisissent des projets qu’ils estiment à leur portée et le développent dans une dynamique constructive et de dialogue. C’est là qu’il est important de distinguer les objectifs sur lesquels on a prise, de ceux qui ne pourront être atteints que via une collaboration externe, encore incertaine lorsque le projet est défini.

Second enjeu : une participation durable

Le second enjeu de cette dynamique participative, c’est qu’elle soit durable et contagieuse. De nombreuses expériences ont amené les associations à rendre visibles, à valoriser ou à ranimer les supports démocratiques mis en place : charte de vie, assemblée générale, conseil participatif. Le parcours participatif peut également modifier de nombreux éléments au sein d’un groupe. Mais il est aussi important de questionner le groupe sur ce qu’il veut conserver, au-delà du projet, sans quoi l’on risque de desservir la participation citoyenne, puisqu’on ne l’aurait activée qu’au sein d’un ‘laboratoire’, une bulle coupée de toute portée temporelle. A chaque groupe donc d’exprimer ses attentes en terme de durabilité, et de mettre en évidence en quoi le parcours a contribué à un plus grand équilibre au sein du groupe, de l’association et/ou dans la société. Les éléments évoqués par les groupes qui ont élaboré un parcours Du Je au Nous ont concerné le groupe et l’association (poursuivre les energizers, organiser un système tournant de porte-parole, impliquer les groupes dans la préparation des activités de teambuilding, être en mesure de réaliser un nouveau projet collectif) mais aussi une sphère plus large (savoir que d’autres groupes réalisent un parcours similaire, mieux comprendre les partis à travers les programmes politiques). Chacun de ces aspects doit ensuite être négocié avec le formateur, l’association, etc. On oublie trop souvent que plus le projet citoyen est ouvert sur le monde, plus il s’inscrit dans un contexte, impliquant d’autres acteurs qui, eux aussi, ont le droit de s’exprimer et la liberté d’être ou non partenaires du projet.

Un défi pour le formateur : Partir du groupe et lâcher prise

Bien sûr, on est encore loin de l’espace public. Mais nous avons clairement senti combien nous forcions les choses à demander au groupe : « Quelle action publique voulez-vous mettre en place ? » Où est l’écoute, dans cette approche ? Le groupe perçoit que le formateur a des attentes précises et, dans le schéma classique, le groupe va vouloir y répondre, sans pour autant développer un projet qui le met réellement en mouvement. Partir du groupe, cela semble simple de prime abord et sur papier, mais ça nécessite dans la pratique une grande capacité de remise en question de la part du formateur ou du directeur, qui doit accepter que les besoins du groupe sont peut-être loin de ses propres représentations. Une grande capacité de lâcher-prise également, puisque les contenus et même le processus vers un projet collectif appartiennent, dans cette démarche participative, au groupe.
Impossible ici de passer sous silence cette séance où il s’agissait, pour le groupe, de choisir un projet collectif. Nous étions convaincues de la nécessité d’un vote à l’unanimité. C’est grâce à l’expression de leur désaccord que les stagiaires nous ont aidées à nous ouvrir à la possibilité d’un projet porté par la majorité des participants. Pour ceux-ci, le droit de veto se révélait trop lourd, trop puissant devant une idée de projet qui remportait la majorité des suffrages. A partir de ce moment et grâce à l’expression du groupe, nous avons pu imaginer, dans le parcours de l’outil Du Je au Nous, de confier au groupe la manière dont il va choisir un projet, conscientes que les besoins dans la manière même de choisir un projet peuvent être différents en fonction des groupes. Bien sûr, le formateur guide le groupe dans le parcours, l’informe d’un certain nombre de notions et joue à certains moments le rôle de conseil, en particulier dans le travail en sous-groupes, mais il est important que les participants perçoivent par ailleurs qu’ils sont, dans ce processus, sur un pied d’égalité, aussi bien vis-à-vis du formateur qu’entre eux.

Un défi pour les groupes précarisés : s’ouvrir à l’inconnu

Au-delà du projet, la mise en réseau renforce la dimension citoyenne et la rend plus durable tout en la valorisant aux yeux des concepteurs du projet. Dans cette étape d’ouverture, il est essentiel une fois encore que le groupe soit acteur, et même demandeur, pour que la mise en réseau ait du sens pour chacun.

Le milieu de vie de groupes précarisés est souvent limité à l’espace privé et/ou un groupe de sa propre communauté culturelle, de sorte que l’espace public reste un terrain peu investi : on n’a rien à y apporter, pense-t-on. Ainsi, a priori, ces groupes ont tendance à rester dans un cadre sécurisant et à ne pas aller vers l’inconnu. Pourtant, si l’on veut changer les choses – aussi bien au niveau des individus qu’au niveau de la société –, il est important de rompre les habitudes et d’oser emprunter des chemins différents, moins familiers. Selon nous, dans le cadre d’une sensibilisation à la participation citoyenne, il est donc indispensable de faire le pas vers l’extérieur du groupe, d’une manière ou d’une autre. Cette démarche positive et à la mesure du groupe peut contribuer à être davantage conscient de qui on est (en tant qu’individu et en tant que groupe), à prendre une place dans la société (du local au mondial), à (mieux) connaître les autres individus ou groupes. C’est en se reliant à d’autres que l’on s’inscrit dans un réseau et que nos actes – mais aussi ceux des ‘autres’ – prennent sens et mènent à un résultat.

Néanmoins, cela demande de l’énergie et peut provoquer crainte ou sentiment d’insécurité. Il n’est pas question pour le formateur de forcer cette ouverture, mais il peut installer une atmosphère qui permet au groupe de se sentir suffisamment en sécurité pour se risquer à une ouverture à sa mesure. Même pour un groupe qui, au départ, n’est pas prêt à s’ouvrir sur l’extérieur, il est possible que les choses évoluent au fil du parcours, en particulier quand c’est le ‘monde extérieur’ qui vient au groupe – le responsable d’un centre d’accueil pour réfugiés, le directeur de l’entreprise, un bénévole d’Amnesty International, le commissaire de police de la Ville, etc. (2) Certaines ouvertures qui semblaient impensables pour les participants en début de parcours peuvent pourtant être envisagées par la suite. Au formateur, également, de mettre en valeur la part d’ouverture que comporte le projet lui-même : la rencontre interculturelle, la découverte d’une maison de repos ou d’un espace culturel, le contact avec des instances communales, etc. Le groupe – s’il évolue dans une sphère de confiance – peut donc tenter à chaque fois d’aller un peu plus ‘loin’… (2)

Un défi pour les institutions et le politique : pouvoir se remettre en question

Aider les femmes et les hommes précarisés à construire un parcours spécifique à leur groupe et à élaborer ensemble un projet, c’est favoriser leur propre participation au sein de leur formation, entreprise d’économie sociale, association d’éducation permanente, etc. et encourager leur ouverture sur la société. Nous l’avons vu, ce processus participatif initié au sein du groupe en insertion va avoir pour effet de questionner, de ranimer et/ou de rendre visibles les structures participatives directement liées au groupe et à son projet. Ce processus participatif ne peut néanmoins fonctionner et avoir de sens que si les structures, à quelque niveau que ce soit (groupes, associations, institutions, politiques), sont prêtes à l’écoute, au dialogue, et à instaurer une relation d’égal à égal, d’adulte à adulte, quelle que soit l’origine socio-économique et le statut de leurs interlocuteurs.

A l’image du formateur qui sensibilise le groupe à la dynamique participative en l’appliquant lui-même, en écoutant son groupe et en acceptant que le groupe modifie le parcours, le politicien est amené s’il veut réellement jouer la carte de la participation citoyenne, à accepter une flexibilité dans son programme, au-delà des élections, et à le questionner auprès des plus défavorisés.

***

Sensibiliser tous les acteurs sociétaux, y compris les femmes et les hommes politiques, à une méthodologie participative qui mette en place, au sein des structures institutionnelles – en ce compris l’enseignement et la formation – et dans l’espace public – en ce compris les médias - des espaces d’expression, une communication explicite et claire sur les conséquences de ce dialogue et, en amont, une communication explicite sur les enjeux et les limites de la participation contribuera à changer les mentalités de manière transversale, à développer une société où chacun trouvera sa place, et à construire une démocratie participative qui ait du sens pour tous et qui amènera décideurs et citoyens à s’écouter davantage, à se comprendre, à entreprendre et à se considérer, dans tous les sens du terme.

Un outil au service de la démocratie

Du Je au Nous/Van Ik naar Wij : parcours, outils et perspective pour stimuler la participation citoyenne dans un groupe, Isabelle De Vriendt, Ann Dupont et Sofie Giedts, Flora asbl, 2010.

Si l’on veut parler ‘participation citoyenne’, il est important de travailler la participation, à tous les niveaux – pédagogique, institutionnel, politique – et dans une dynamique collective : un groupe, c’est un début de société. Pour développer un processus réellement participatif et inclusif, l’outil Du Je au Nous aide les formateurs à travailler en co-construction avec le public des associations d’insertion sociale.

L’outil est disponible en version papier à l’asbl Flora et sur www.du-je-au-nous.be, e-plateforme destinée tant aux formateurs qu’aux groupes qu’ils accompagnent.

Des formations et des intervisions sont organisées pour soutenir les travailleurs sociaux dans l’utilisation de l’outil. Pour tout renseignement, consulter l’e-plateforme www.du-je-au-nous.be

L’outil, les formations et la plateforme sont également disponibles en néerlandais, sur le site www.van-ik-naar-wij.be


Notes

(1) Cette démarche pour une participation à double sens est explicitée dans Des passerelles vers la participation. Pour une participation sans aliénation, Snick A., Flora, novembre 2009.
(2) Cette dynamique d’ouverture peut être soutenue par la méthodologie des marches exploratoires. Clette V., Daems A. & Vandevyvere A., La ville au fil des pas. Les marches d’exploration urbaine, Service Public de programmation Intégration sociale, lutte contre la pauvreté et économie sociale, Politique des Grandes Villes, Centre de Recherche urbaine, Université Libre de Bruxelles, 2007. Disponible en version électronique ici.

Article paru dans la revue BIS n° 164/165 : « Les pauvres font de la politique » : mérites et limites de la participation, De Vriendt Isabelle, décembre 2011, p. 37-41.