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Tirons des leçons d’Haïti

04/03/2010
De la "femme dans le développement" vers le "genre comme développement"

En janvier : tremblement de terre. Conséquences : crise alimentaire et réflexion sur le genre un peu à la légère.

Suite aux dégâts du tremblement de terre en Haïti, le monde est intervenu en masse pour aider le peuple haïtien à éviter une crise alimentaire. Les Belges parmi d’autres ont été particulièrement généreux. L’organisation de l’aide alimentaire se met alors en place. Le besoin de distribuer de la nourriture apparait comme un besoin fondamental. Il représente donc un travail de soin. C’est ce travail de soin qui permet aux enfants, aux blessés et aux plus vulnérables de survivre et de se rétablir, et à la société de se renouveler dans la succession des générations. On comprend qu’à Haïti ce travail de soin prend, dans les circonstances actuelles, une ampleur des plus indispensables.

D’un travail de soin vers un travail rémunéré

Depuis février, le programme alimentaire mondial des Nations Unies est mis en place en Haïti. Mais on constate, non sans surprises, que les hommes ne livraient pas les paquets de nourriture aux enfants et aux blessés mais les revendaient sur le marché noir. Ce qui devait être un travail de soin a été détourné vers un travail rémunéré. Plus ils pouvaient recevoir de la nourriture, plus ils gagnaient d’argent. La compétition était ouverte. Et pour atteindre une productivité plus intéressante, aucun moyen n’a été épargné, pas même la violence. Ce n’est pas nouveau : l’argent a toujours conduit à la cupidité, à la compétition, aux rapports de force et aux démonstrations de pouvoir. On avait constaté il y a déjà longtemps que l’argent pouvait détruire le travail de soin et la solidarité. Or toutes les sociétés et particulièrement les plus vulnérables ont un grand besoin de solidarité. Et c’est au travers de l’exemple poignant de Haïti qu’on comprend la nécessité d’un travail de soin sans perversion.

Une vision dominante bien ancrée dans les mœurs

Pour mieux comprendre, rappelons nous que dans la vision dominante, les hommes sont mieux positionnés pour le travail productif ; les femmes pour le travail de soin. Le travail productif - qui, dans les faits, consiste à gagner de l’argent - reste en fin de compte le rôle principal des hommes. L’aide alimentaire n’est qu’une intervention d’urgence temporaire. Un rôle qu’on attribue bien souvent aux femmes, donc.

Une seconde stratégie de distribution soit disant moins pervertie

La sratégie initiale n’a donc pas porté ses fruits, car trop centrée sur la productivité. Les autorités ont été forcées de changer la stratégie de distribution de nourriture : la nourriture ne sera désormais distribuée qu’aux femmes.

Si les autorités ont bien compris que le système initial n’avait pas fonctionné, leur seconde stratégie n’est pas plus réfléchie. Elle se fonde sur des arguments de réflexion sur le genre et sur la place de la femme dans la société mais c’est sans compter les rôles masculins et féminins. Cette stratégie n’est en fait qu’une illusion car elle écarte les hommes en les confinant dans leur rôle typiquement masculin. Le problème n’est pas résolu car les femmes deviennent dans ce modèle de développement plus vulnérables face au marché concurrentiel. Dans cette situation, les hommes vont-ils se ranger tranquillement pour regarder les femmes partager leur « source de revenu » avec les enfants, les personnes âgées et les malades ? Bien sûr que non.

Les femmes sont tellement inclues dans ce système concurrentiel avec cette nouvelle stratégie de distribution qu’elles ont besoin de protection. Et les médias nous montrent sans cesse des images toujours aussi poignantes de femmes en file devant les vivres alimentaires protégées par des soldats des Nations Unies lourdement armés. Le risque est présent pour les femmes. Et elles doivent organiser leur propre sécurité face à des logiques de marché basée sur la productivité. Est-ce durable pour les femmes ? Une fois de plus : bien sûr que non !

Leçon d’Haïti : un modèle de développement à revoir

La vision traditionnelle du développement socio-économique place encore l’accent sur le travail rémunéré comme solution à la répartition et à la valorisation du travail. Dans cette optique, l’égalité des genres impliquerait de pousser le plus de femmes possible vers ce modèle du travail rémunéré. Les femmes devraient s’intégrer au marché concurrentiel de l’emploi et des revenus. Ce modèle de développement le plus courant est celui de la compétition, du marché concurrentiel. Et les femmes ne rentrent pas dans cette logique. Cette volonté de faire entrer les femmes dans le système ne s’accompagne pas d’une véritable réflexion sur le genre. Elle peut être considérée comme un souci de facilité. La stratégie de Lisbonne déjà a mis en avant un système où la société tente d’intégrer les femmes dans le modèle de développement classique pour une mise à l’emploi. Et cela sans objectifs de durabilité et sans opérationnaliser le social.

C’est la notion de développement qu’il faut redéfinir. L’implication des hommes autant que des femmes est primordiale pour le processus de développement. Flora se positionne en faveur d’un modèle de développement qui valorise toutes les formes de travail : le travail productif (souvent lié à l’argent), le travail de soin, le travail social et le travail pour soi. L’équilibre des ces formes de travail serait une manière plus durable de reconsidérer le modèle en intégrant le genre.

Et comme Flora l’a démontré via ses analyses et projets, les femmes peu scolarisées sont confrontées régulièrement à ce phénomène. Essayez en tant que femme seule avec des enfants et peu qualifiée de vous lancer dans le modèle de développement actuel basé sur la concurrence pour trouver un travail décent. Bonne chance ! En cela, nous devons réagir ensemble pour définir un modèle de développement plus durable et viable pour les femmes et les hommes. La leçon d’Haïti est qu’il est problablement plus durable de poursuivre les efforts pour l’égalité des chances en donnant une nouvelle signification au « développement » à partir d’une répartition plus équitable du travail et d’une meilleure valorisation des formes de travail. « Le genre comme développement » : c’est là que Flora et ses partenaires se positionnent depuis des années. En solidarité avec les femmes, les hommes et les enfants en Haïti.

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