Plateforme d’interventions sur les pratiques et dynamiques sociales

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Multiplier les lieux et les moments du possible

Formes primordiales de soutien aux pratiques collectives innovantes

Lors des ateliers thématiques du Bazar Co-créatif (1), nous avons travaillé sur l’invention collective, par des citoyens, de pratiques de soin, de lutte contre l’isolement social et contre la fracture numérique. Deux ateliers transversaux concernaient le développement d’outils à même de renforcer ces processus : la création de modes de valorisation alternatifs et l’utilisation de monnaies complémentaires. Nos invités, nous les avions appelés « pionniers » pour mettre en évidence leurs rôles de défricheurs, d’aventuriers. Ceux que nous avions rassemblés venaient principalement du milieu associatif. Ensemble, nous nous sommes demandé quelles pourraient être les formes possibles d’un soutien politique à ces innovations citoyennes. Un soutien qui leur reconnaîtrait la capacité à compléter (et non à remplacer !) l’action des services publics en matière de lutte contre l’exclusion et la pauvreté. Ce court texte se veut un écho sélectif de quelques pistes dégagées ce jour-là.

Un tournant incontournable

Plan B, système D, débrouille : l’histoire de toute innovation sociale commence par la recherche et la fabrication d’une solution alternative à un besoin nouveau ou à une question ancienne à laquelle les réponses disponibles, pour une raison ou l’autre, ne suffisent plus. Dans le contexte actuel marqué par les crises sans cesse évoquées mais aussi par les phénomènes de numérisation des modes de vie, de vieillissement de la population et de transformation des formes de la famille, la liste des besoins insatisfaits ou insuffisamment comblés s’allonge. Dans ce contexte, de plus en plus de voix associatives et citoyennes font entendre la nécessité d’approfondir les politiques existantes en leur inspirant de nouvelles voies de fonctionnement. Car les innovations collectives citoyennes, pour durer et contribuer réellement au fonctionnement de la société, ont besoin d’innovations politiques.

De l’espace !

Pour inventer collectivement, on a besoin d’espace. Au sens propre d’abord : des espaces physiques de rencontre, des lieux où se croiser, où se retrouver. Des lieux proches (l’importance de la dimension de proximité a fréquemment été soulevée) ouverts, accueillants, disponibles. Des espaces communs où des acteurs aux profils variés (en âge, en statut professionnel, en ressources et en besoins …) peuvent échanger et se mettre au travail ensemble sans avoir à payer ou à consommer. Des laboratoires du coin de la rue où l’on peut trouver l’information sur les ressources locales, matérielles comme immatérielles, et où l’on en produit. Pour inventer, on a aussi besoin d’espace au sens figuré : car les espaces physiques risquent bien de rester déserts tant qu’on ne les sécurise pas en créant un espace légal qui protège et légitime les expérimentations collectives. Dès lors que l’on reconnaîtra comme importants les questions et problèmes auxquelles ces inventions collectives apportent des pistes de réponse (crise du logement, pénurie de place dans les crèches, etc.), il deviendra incontournable d’offrir des marges de manœuvre à ceux qui les produisent. Car explorer et éprouver de nouveaux possibles est une pratique risquée, à laquelle on est aujourd’hui de moins en moins incités par peur d’être sanctionné. Le développement de ces deux formes d’espace (physique et légal) peut attiser l’envie de s’engager, dimension incontournable de la dynamique co-créative.

Du temps !

Localisées dans l’espace, les aventures citoyennes collaboratives sont aussi situées dans le temps. Elles demandent du temps. Or dans les rythmes de vie actuels, le temps nous est de plus en plus compté (« on court tout le temps »). Les moments consacrés aux processus d’invention collective sont bien souvent légalement considérés comme soustraits à la recherche ou à l’exercice d’un « vrai » travail, d’un emploi. Pour des professionnels qui s’y attèlent comme pour les citoyens qui s’y engagent, les initiatives co-créatives sont souvent développées « sur le côté », dans les heures supplémentaires, en plus. Protéger, libérer du temps pour les pratiques collectives co-créatives suppose un changement de paradigme : en valorisant le statut de bénévole, en réduisant le temps de travail ou en imaginant un congé d’expérimentation pour les salariés, des dispenses motivées pour les chômeurs ou allocataires du CPAS, on reconnaîtrait la valeur d’autres formes d’activités que celle qui prévaut sur le marché de l’emploi. On trouverait des manières de valoriser un temps de travail -oui, de travail- délié des enjeux de production de résultats mesurables et d’efficacité immédiate qui, plutôt que de la stimuler, étouffent la créativité.

Développer les espaces-temps du possible

Développer les espaces-temps du possible : une condition sine qua non pour renforcer notre capacité à toutes et tous, quel que soit notre âge, nos ressources, notre parcours, à inventer des voies plus justes, plus équitables et plus joyeuses au fonctionnement de la société.


image : Sam Durant We are the people, Project Row Houses, 2003 in Thompson, N. éd. (2012) Living as form : socially engaged art from 1991 – 2011, Creative Time Books, New York.