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Les politiques d’activation, vecteurs de troubles

7 décembre 2010

Comprendre les troubles psychiques (et autres) de l’insertion
article rédigé dans le cadre de l’ e-colloque "Travailleurs sociaux face à la dérive" mis en ligne par Labiso (Agence Alter) avec le soutien de la Ministre de la Santé, de l’Action sociale et de l’Egalité des chances, Eliane Tillieux, sur le site www.donnezdelavoie.be

L’emploi génère une série de bienfaits

D’après Jacques Limoges et Réjeanne Lahaie, auteurs québécois du programme d’insertion professionnelle OPTRA, le travail génère sept catégories de retombées qui intéressent chaque individu selon un ordre de priorité qui lui est propre et qui évolue au fil de sa vie :

  • un revenu,
  • un statut (une reconnaissance sociale),
  • des réalisations (on voit le résultat de ce qu’on fait),
  • une gestion du temps et de l’espace,
  • des relations interpersonnelles,
  • un rôle clé (càd une référence sur base de laquelle on est appelé à intervenir dans d’autres domaines de la vie) et
  • un sens à la vie.

Pour les auteurs québécois, c’est essentiellement le fait de travailler dans le cadre d’un emploi qui donne accès aux différentes retombées. A contrario, ne pas avoir d’emploi prive l’individu de la plupart de ces retombées. Voilà donc qui expliquerait pourquoi le "chômage" a des effets nocifs sur la santé mentale.

L’emploi n’est qu’une partie du travail

Sur base de diverses recherches-actions en lien étroit avec le terrain de l’insertion socioprofessionnelle, Flora a conclu que notre société a besoin de quatre types de travail :
le travail productif (production de biens ayant une valeur d’échange, d’usage ou de troc),
le travail reproductif (reproduction, soin et entretien des membres de la société),
le travail social (tout ce qui garantit le bon fonctionnement de la société, du niveau micro au niveau macro) et
le travail "pour soi" (se former, se cultiver, se soigner, se détendre… pour être en état d’assumer d’autres formes de travail ou à tout le moins ne pas être une charge pour la société).

Ces différents types de travail peuvent s’exercer dans le cadre d’un emploi – c’est à dire d’un travail plus ou moins bien rémunéré inscrit dans un statut –, mais aussi dans d’autres cadres comme le travail domestique dans son propre foyer, le bénévolat, le travail au noir… C’est à travers tous leurs engagements dans les différents types de travail et dans différents cadres que les individus ont plus ou moins accès aux catégories de retombées qui les intéressent à un moment de leur vie.

Ce qui importe pour la société, c’est que les différents types de travail nécessaires soient pris en charge. Ce qui importe pour les individus, c’est de trouver un équilibre satisfaisant entre les activités utiles à la société qui occupent leur temps et les retombées que ces activités leur apportent.

Que doivent rémunérer les allocations ?

Puisque la société a besoin des quatre types de travail, il est logique qu’elle valorise les individus qui les assument, que ce soit dans le cadre d’un emploi ou non. Les trois premiers types de travail peuvent se répartir entre les individus. Certains pourraient dans ce cas avoir des spécialisations dans l’un ou l’autre type de travail et avec des valorisations très inégales (ce qui mériterait tout un débat que nous n’entamerons pas ici). Par contre, le quatrième type de travail doit, lui, être assumé par chaque personne pour elle-même, en parallèle avec les autres types de travail qu’elle assume ou en tant que seul travail possible à ce moment de sa vie.

Ceci étant, une allocation de chômage, un revenu d’insertion ou une allocation en rapport avec un handicap est une contrepartie à un travail "pour soi" visant à (ré)accéder à l’emploi, ou en tout cas à s’assumer et à s’intégrer dans la société. Et voilà pourquoi les allocataires, qu’ils soient chômeurs ou bénéficiaires du revenu d’insertion ou d’une autre allocation, n’ont pas à être stigmatisés sur base du fait qu’ils n’ont pas d’emploi. La société, à travers une politique d’activation intelligente, devrait s’assurer qu’ils assument leur travail "pour soi" et leur fournir les services propres à les y aider, sans occulter le fait qu’ils assument aussi – comme les personnes qui ont un emploi – d’autres formes de travail utiles à la société qui ne les sortent néanmoins pas de leur statut d’allocataire.

Mais qu’en est-il en réalité ?

D’après ce que j’observe dans les formations en coaching d’insertion que j’anime, dans l’état actuel des choses, les politiques d’activation obligent hypocritement les allocataires qu’elles visent à se focaliser sur la recherche d’un emploi en négligeant deux faits :

D’abord, en négligeant que le marché de l’emploi tel qu’il est organisé ne pourrait mathématiquement pas offrir un emploi à toutes les chômeurs et autres allocataires, même si n’importe quelle personne sans emploi pouvait entrer du jour au lendemain dans n’importe quel poste vacant.
Ensuite, en négligeant qu’un emploi s’inscrit dans un contexte de vie où la personne assume différents types de travail dont la société a besoin. Du coup, les politiques d’activation sont un facteur majeur de perturbation de la santé mentale tant pour les "bénéficiaires" activés que pour les travailleurs sociaux censés les soutenir.

Injonction paradoxale

Les gens activés sont sommés de prouver qu’ils cherchent convenablement un emploi. Convenablement, ça veut dire qu’ils démontrent qu’ils veulent vraiment chercher un emploi et qu’ils font les bonnes démarches, c’est à dire celles qui sont inscrites dans le contrat qu’ils signent avec leur facilitateur (si mal nommé !) à l’ONEM ou celles qui leur sont dictées plus ou moins formellement par leur référent au CPAS ou ailleurs.

Déjà, devoir vouloir ce que l’autre veut qu’on veuille, c’est entrer dans une injonction paradoxale comme le démontre excellemment Guy Hardy. (voir ici).

Le propre d’une injonction paradoxale, c’est que, quoi qu’on fasse, on n’y répond pas de manière adéquate. Si je dois vouloir ce que l’autre veut que je veuille, en l’occurrence chercher un emploi, je ne peux évidemment pas ne pas le vouloir, car je désobéirais formellement, MAIS je ne peux pas non plus le vouloir, parce qu’en obéissant je démontrerais que ce n’est pas vraiment moi qui le veux. Oui, c’est vrai, ça donne le tournis…

Quelles sont les issues possibles ?

En théorie, la personne confrontée à une injonction paradoxale peut fuir ou refuser le "choix libre" qui lui est imposé, mais vu les risques de sanction financière encourus, cette option n’en est une que pour celui qui n’a pas compris dans quel système il se trouve. Il ne reste alors qu’une alternative : faire semblant d’adhérer à l’obligation ou adhérer réellement à l’obligation.

En imposant certaines démarches, le facilitateur ONEM ou le référent CPAS ouvre un boulevard sous les pas de qui veut faire semblant en lui donnant plein d’idées : actualiser son CV, rassembler un certain nombre d’offres d’emploi, envoyer un certain nombre de candidatures… Ou se faire accompagner par un service de recherche active d’emploi ! Facile ! Il n’y a plus qu’à demander ce qui est imposé…

Avec un air convaincu. Et à condition que ça ne marche pas, c’est à dire que ça n’aboutisse pas à un emploi. Car cet emploi entrerait en concurrence avec les autres formes de travail dont la personne tire les retombées qui l’intéressent prioritairement à ce moment de sa vie et dont elle ne peut pas parler.

Effets pervers pour le travail "pour soi" et les services d’accompagnement

Lorsque la "bonne démarche", c’est d’aller se faire accompagner par un travailleur social dont la mission est l’accompagnement vers l’emploi et qui est jugé – voire financé – en fonction des résultats de mise à l’emploi obtenus avec les personnes suivies, toutes les conditions sont réunies pour des jeux psychosociologiques finalement frustrants pour les "activés" comme pour les travailleurs sociaux.

Une des pires frustrations pour les travailleurs sociaux, c’est de ne plus arriver à faire la distinction entre les "activés" bons comédiens, qui font bien semblant à condition que ça n’aboutisse à rien, et les "activés" pour qui l’obligation de bouger a été le révélateur d’un mal-être et qui veulent réellement changer leur situation en obtenant un emploi compatible avec leurs autres occupations. Si la personne que je croyais 100% motivée et prête à tout disparaît dans la nature lorsque ses démarches sont près d’aboutir, à qui puis-je encore faire confiance ? A cette autre personne, qui me montre tant de problèmes annexes que je me demande si ce sont des excuses ?

Comment agir pour ne pas avoir le sentiment de me faire avoir (si ce sont effectivement des excuses) tout en n’ayant pas l’impression de faillir aux valeurs qui m’ont fait choisir de travailler dans le social (si ce sont de vrais problèmes à résoudre) ? Comment faire pour sélectionner des personnes vraiment motivées sans rejeter d’emblée celles qui pourraient le devenir et sans me laisser abuser par les malins qui ont compris quelles ficelles tirer ? Comment garder un a priori positif et créer une relation de confiance si je dois être constamment sur mes gardes ?

Mais le summum de la frustration pour les travailleurs sociaux et bien évidemment encore plus pour les personnes qu’ils accompagnent, c’est encore de faire tout un chemin avec des personnes qui ont pris tellement au sérieux l’obligation qui leur était faite de chercher un emploi qu’elles en ont trouvé un (ou sont tout près de le trouver) et de buter sur une sanction fondée sur les obligations formelles qui n’ont pas été respectées à la lettre. Ce sont par exemple des personnes qui ont interrompu leur recherche d’emploi parce qu’elles avaient trouvé un emploi à durée déterminée (où on leur avait peut-être fait miroiter une suite) et qui, retombées au chômage, sont sanctionnées lors de leur comparution suivante à l’ONEM sous prétexte qu’elles n’ont pas réuni pendant qu’elles étaient à l’emploi toutes les preuves des démarches formelles qui leur étaient demandées. Ou ce sont des personnes très éloignées de l’emploi, notamment avec un handicap mental, qui sont à quelques jours de signer un contrat de travail après tout un parcours de travail "pour soi" opiniâtre accompagné par un travailleur social et qui sont temporairement rayées du chômage parce qu’elles n’ont pas pu expliquer leur situation, ce qui compromet la signature du contrat de travail obtenu parce que les conditions de chômage ne sont plus réunies.

Qui est "bizarre" ?

Si quelqu’un "pète un plomb" face à ce genre d’expériences puissamment injustes ou même face à une déception "mineure" de trop, ce n’est pas ce quelqu’un qui est "bizarre" ou qui souffre de "troubles psychiques". Il donne simplement libre court à une juste colère, éventuellement en se trompant de cible, ce qui n’arrange pas les affaires du travailleur social qui a la malchance d’être au mauvais endroit au mauvais moment.

Ce qui est "bizarre", c’est notre système social qui survalorise l’emploi (en oubliant jusqu’à l’existence des activités utiles à la société qui ne relèvent pas de l’emploi) ET qui fait baisser le chômage en éliminant les chômeurs (renvoyés à d’autres allocations ou dans l’obscurité de la dépendance familiale) plutôt qu’en développant l’emploi. Ce même système social qui met sur pied des services d’accompagnement à l’usage des personnes sans emploi ET qui les empêche de soutenir de manière optimale le travail "pour soi" de leurs clients en les coinçant dans les effets pervers de ses propres contradictions.