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Journée d’étude sur l’activation : être activé, voie passive ?

Bruxelles, 25 octobre 2012

Contexte

Les politiques dites actives et qui se développent en Europe depuis les années 90 marquent une rupture majeure dans les rationalités politiques. Jusqu’à cette époque la logique politique héritée de la révolution française était la prise en charge collective du risque individuel, ce qui a créé le fondement politique de l’état providence (Welfare State). L’individu reçoit du collectif une sécurité de vie minimale. Cette sécurité, qu’elle soit exercée ou non, crée un apaisement dans la société dans la mesure où la grosse majorité des individus disposent de ce sac de secours qu’est la sécurité sociale pour tous, expression concrète de ce partage des risques individuels qu’est l’état providence (qui n’est pas, ne l’oublions quand même pas, aussi généreux que ne l’est supposé être une providence !).

Sous cette protection collective, l’individu vaque librement à ses occupations. Le droit dont il jouit (qu’il l’utilise ou pas !) est octroyé sous condition de situation sociale.

C’est la situation sociale de l’individu qui, une fois reconnu par une autorité compétente, va permettre l’exécution du droit.

C’est cette logique et ce mode d’exercice du droit avec laquelle l’état social actif va rompre. L’état social actif inaugure l’exercice du droit sous condition de comportement adéquat en sus de la situation sociale. La situation sociale n’est donc plus suffisante pour l’accès au droit.

Donc le bouclier de protection automatique qui sécurisait chaque individu a, dans l’état social actif, techniquement disparu. L’incertitude sociale refait son apparition dans le monde du travail, ce qui va enclencher des processus adaptatifs individuels multiples (cfr infra).

La logique politique a changé. A la prise en charge collective du risque individuel succède la responsabilisation de l’individu sur le risque collectif. Mais quel est ce risque collectif ? C’est, in fine, un risque budgétaire.

En effet, l’état providence est un équilibre fondé sur la croissance économique. C’est un pacte sociétal de redistribution des fruits de la croissance ; il est donc financé non pas sur le partage de richesses mais sur le partage de la croissance des richesses. Ce qui introduit dans l’équilibre du pacte sociétal la dynamique des marchés puisque ce sont les marchés qui incarnent cette croissance.

L’intégration (dite globalisation) et la financiarisation des marchés vont saper les bases mêmes de l’état providence par défaut de croissance et par l’émergence de ce que des économistes nomment l’économie de la dette fruit d’une globalisation effrénée de la spéculation.

Les politiques actives se présentent là comme le fruit d’un processus adaptatif pragmatique des politiques face à une mutation des économies1. Par la même occasion se signent la mise sous tutelle des politiques par l’économie de marché et la fin de l’autorité politique sur l’économie2.

Les politiques actives qui ont commencé autour de l’emploi s’étendent progressivement aux autres dimensions de la vie sociale des individus (santé, environnement, sécurité, enseignement). Elles étendent progressivement dans l’ensemble des modes d’exercice du droit cette logique d’un appel à l’acteur dans le chef de l’individu. Ce dernier est sommé d’être acteur agissant dans l’exercice du droit et non plus rester comme consommateur de ce dernier.

Cette exigence nouvelle ne rompt pas avec les valeurs sociétales que le droit tel qu’il est organisé porte. Les valeurs de solidarité de liberté, de propriété, de dignité sont toujours bien présentes dans les fondements de la politique active. Ce qui va changer en profondeur sont les modes d’accessibilité, de distribution et d’organisation et c’est là que des paradoxes vont apparaître entre les valeurs portées et le réel vécu.

La perte de la citoyenneté

Pour comprendre ce processus d’émergence de paradoxes sociétaux dans le cadre de la mise en œuvre des politiques actives, il est utile de reprendre la grille d’analyse proposé par le professeur C. Arnsperger de la chaire d’éthique socio-économique de l’UCL1.

Deux éthiques complémentaires constituent le socle des politiques actives telles qu’elles peuvent s’observer au Danemark, pays pionnier en la matière :

Une éthique de la responsabilisation qui consiste à mobiliser l’acteur citoyen sur ses responsabilités, c’est la dimension la plus spectaculaire de ces politiques et qui génère un changement de paradigme dans les pratiques publiques. Dans cette dimension, l’état social actif va développer un ensemble de pratiques et de normes de contrôle et d’évaluation comportementale

Une éthique de la sécurisation où l’état social actif va développer un ensemble de ressources pertinentes à destination du citoyen pour le mettre en capacité de rencontrer ses responsabilités.

C’est l’équilibre en termes d’investissement entre ces deux éthiques qui fait la valeur des politiques actives.

Si l’accent est mis unilatéralement sur la responsabilisation, on crée une démarche d’oppression et du désarroi pour des populations insuffisamment outillées pour répondre à leurs responsabilités dans le contexte complexe et instable du marché du travail.

Si par contre, on met tout l’investissement sur la sécurisation alors on entre dans des dynamiques de protection de l’individu face aux exigences de ses responsabilités. Il faut bien distinguer le concept de sécurisation de celui de protection.

L’équilibre doit permettre de garantir « la capabilité » du citoyen - au sens d’Amartya Sen2 - à rencontrer ses responsabilités à savoir sa « capacité…à avoir une vie bonne, compte tenu de caractéristiques personnelles et de facteurs externes »3.

Dans la mise en œuvre des politiques actives en Belgique, on peut pointer en suivant l’analyse du professeur Orianne (ULg) qui relève une ambiguïté dans les termes actif/passif qui servent à « classer des ensembles hybrides de mesures disparates » et « l’ambiguïté de cet usage dichotomique s’amplifie lorsque dans les années 1990, les socio-démocrates belges, français, britanniques s’emparent de cet usage dichotomique de l’activation pour légitimer les transformations des systèmes de protection sociale »4.

L’ambiguïté va amener que les pratiques concrètes de l’activation vont se centrer essentiellement sur l’encadrement comportemental donc sur la responsabilisation et négliger les moyens nécessaires à une véritable sécurisation des individus.

De ce déséquilibre, un premier grand paradoxe sociétal émerge des politiques actives et que l’on peut résumer en disant : « sois acteur et tais-toi ».

Ce paradoxe que relève M. Orianne a un effet psychosocial. C’est celui qui consiste à publiquement « activer » des « non actifs ». Ces amalgames accentuent cette dévalorisation de soi qui est le terreau naturel des positions défectives et agressives. Tout un ensemble de comportements sont symptômes de cette dégradation de l’identité sociale. Des ASBL se sont construites autour de cette problématique pour redonner aux bénéficiaires la fierté d’exister. C’est un problème paradoxal que les mesures pensées pour améliorer l’accès à l’emploi ont l’effet inverse pour un certain public dont elles détériorent l’identité. Or, on sait que, sur un marché compétitif, c’est savoir se vendre qui est déterminant.

L’individu « activé », « mobilisé », « encadré » vers l’emploi reçoit de par le discours collectif une étiquette sociale qu’il va soit intégrer et, par là, se vivre comme citoyen de seconde zone, un « looser » en quelque sorte, soit refuser et alors il va refuser le système qui le définit comme tel. Le facteur clé est le facteur temps et la répétition du phénomène. Si l’exclusion dure longtemps, que les efforts consentis se révèlent vains, une sorte de fatalisme s’installe pour ceux qui restent dans la logique du système et gardent les valeurs de l’emploi du travail, du devoir, etc, comme « articulateur central »5 de leur comportement. Le temps et les revers mettent leur vie en échec. Leur identité sociale est dégradée en regard de l’identité de référence. Des processus de victimisation vont là s’enclencher. Comme le montre Jean-Marie Apostolidès dans « Héroïsme et victimisation », la culture occidentale est centrée sur une logique victimaire. Une partie de plus en plus grande de la population se vivant comme victime des inégalités, ce qui construit des exigences de réparation que les agents rencontrent dans les revendications d’un certain nombre de chômeurs. Gaillard6 va nous montrer qu’effectivement ces victimes, en fait, ont intégré en elles les éléments psycho-organisationnels de notre modernité, éléments qu’il énonce comme « culpabilité par principe et de réflexibilité coupable ; division du sujet et rapport désirant aux objets ; présent vécu comme temps structuré par le passé et l’avenir ; intégration de l’autorité de type paternel et de la hiérarchie verticale ; concentration des espaces de jouissance sur le sexuel. »7

Les positions défectives victimaires fatalistes et démotivées trouvent leur racine dans cette identité qui a intégré par la nature du système socio-économique la perte de statut de citoyen.

Le système socio-économique centré sur le marché libre concurrentiel a enlevé dans les processus d’identité sociale un facteur important de sa construction et de l’adhésion à l’ordre établi : la stabilité de l’emploi. La flexibilité a comme effet de retirer la sécurité du statut et lorsque la perte de ce statut soit perdure, soit se répète régulièrement, il y a une sorte de fatigue sociale qui génère l’abandon de soi dans une forme de passivité ou de rejet face à un réel devenu inaccessible.

Chez les plus jeunes, qui paient un lourd tribu à la flexibilité, c’est plus l’impossibilité d’exister dans la société qui se structure et va générer des dynamiques de construction d’alter-monde et des besoins individuels de reconnaissance. Comme l’écrit Bernard Fourez : « en retirant la sécurité du statut, on a dans le même temps accru la quête de reconnaissance »8.

La dégradation de l’identité sociale que génère la perte durable ou l’inaccessibilité d’un statut est une « instabilité de la définition de soi pour l’Autre ». D’où la désappartenance pour un certain nombre de demandeurs d’emploi et l’auto-appartenance que les jeunes en particulier construisent. Ce qui crée une relation sociale dés-institutionnalisée puisque l’institution est ce qui confère un statut. Comme l’écrit JP Gaillard (p. 124) « le processus de dés-institutionnalisation, la disparition de l’autorité de mode paternel et du hiérarchique [– conséquence de cette dés-institutionnalisation et du fait que le Père n’est plus une référence NDLR ] génère une contrainte nouvelle : s’assurer par soi-même de la définition de soi pour soi et pour l’autre »

L‘état, la loi, les institutions ne protègent plus, n’offrent plus la garantie de la dignité de soi dans la société.

La dignité d’humanité qu’un individu reçoit de sa collectivité est sa capacité à dire à l’autre et au monde « je suis ce que je suis » et de s’entendre répondre « tu es bien ce que tu es » ; c’est l’éthique de l’accomplissement de soi sous le regard de l’autre qui est fondateur de l’identité sociale.

L’activation paradoxalement dégrade cette identité sociale (qui n’est pas confondre avec l’identité personnelle !) par l’usage impropre des termes actif/passif. Ainsi, puisque l’individu reçoit de sa collectivité via les pratiques et les discours véhiculés une image de soi négative, il se reconstruit une autre identité sociale avec son groupe de pairs. C’est particulièrement le cas chez les jeunes utilisateurs intenses des réseaux sociaux qui vont construire progressivement une autre cité plus respectueuse de leur identité. C’est le sens profond de cette phrase d’un jeune qui dit à sa référente Forem « je sais que le système ne me veut plus mais je pense que, moi non plus, je n’en veux plus ». En fait, il n’a jamais cessé d’être acteur et n’a nul besoin d’être activé. Mais le fait même d’être concerné par des mesures sociales qui le postulent comme passif et donc « l’activent » est une injure à son identité.

Il s’ensuit que l’injonction publique « Sois acteur et tais-toi » résonne dans l’esprit d’une jeunesse pour qui être acteur n’est pas accomplir un devoir d’état mais une œuvre personnelle. C’est toute l’interprétation du réel que représente l’action publique qui est là mise en difficulté. Il faut considérer comme le montrent Murcler et Suret (1988) que cette action publique fonctionne comme une matrice sociale qui porte le sens des actions individuelles. Il y a donc une difficulté culturelle importante d’adhésion à la finalité et au cadre de référence de l’activation pour une partie de la population et cette difficulté est plus grande et plus large avec les jeunes.

Le paradoxe économique

Un deuxième paradoxe émerge et est lié à l’utilité même de l’activation en regard d’un marché qui ne se montre plus en capacité de répondre aux besoins socio-économiques de toute une population. C’est le paradoxe économique. Une politique active n’a de sens que si l’action d’activation aboutit à quelque chose. Ce paradoxe tient au fait que dans le domaine de l’emploi et de la formation, le politique ne contrôle nullement la contrepartie du marché ni les effets adaptatifs sur la condition salariale du marché du travail. Or, plus la compétitivité impose de la flexibilité (temps partiel – congé – CDD – etc) plus les mesures d’activation élargissent la base de l’emploi dans des sous-statuts, plus la qualité même de l’emploi diminue pour une certaine frange de la population.

Dans l’activation, certaines populations se débattent entre le manque d’emploi et l’emploi d’une qualité insuffisante pour la dignité humaine. Ces faits concernent particulièrement les jeunes. Donc l’activation centrée sur l’ordre économique courant à savoir l’emploi du monde techno-industriel tel qu’il est aujourd’hui a comme effet de détruire la valeur du travail dans la tête des jeunes ce qui est sur de nombreuses dimensions parfaitement compréhensible. L’emploi, le travail ne sont pas des devoirs, ce sont des moyens. Des moyens pour un vivre mieux individuel et collectif. Ces deux éléments sont de moins en moins rencontrés aujourd’hui.

Les working poor sont les esclaves modernes. Des esclaves sans maître identifiable mais des esclaves par les conditions de vie qu’ils doivent assumer. Et leur dire que c’est une question de compétitivité est une bien piètre raison, puisque l’ordre ainsi énoncé nous dit que c’est l’homme qui est au service de l’emploi et non pas l’emploi au service de l’homme.

La forêt de Sherwood

C’est cette inversion de sens que l’activation made in England mise en œuvre en Belgique acte dans le corps social et la réponse des jeunes ne se fait pas attendre, ils quittent de manière perlée le corps social si peu accueillant pour s’en construire un autre digne d’eux, de leur vie, de leurs espérances.

Ce décrochage à bas bruit des jeunes est le symptôme d’un mouvement plus large dont l’origine n’est pas dans la mise en œuvre des politiques actives mais ces dernières l’ont de manière évidente accéléré, ce qui est pour le moins paradoxal dans la mesure où ces politiques, dans ce qu’elles disent, visent l’inverse.

C’est le symptôme d’une nouvelle question sociale en émergence aujourd’hui et cette nouvelle question sociale pourrait se résumer sous la forme : ce n’est plus le chômage de masse, mais le décrochage en masse.

Cette nouvelle question sociale qui se développe aujourd’hui en Wallonie comme dans le reste de l’Europe interpelle de manière de plus en plus vive la fonction publique.

C’est le fruit convergent des développements RH dans les entreprises, de l’intégration des marchés et des chaînes de valeurs, du développement des technologies, de la transformation des rationalités politiques et, last but not least, de la financiarisation de l’économie.

Les dimensions de la nouvelle question sociale

Cette question sociale est constituée de nouvelles dimensions profondément interdépendantes constituées non plus de la question de l’emploi mais de celle de l’activité socio-économique et moins de la question du chômage que de celle de la précarité.

Ces nouvelles dimensions sont au cœur de la problématique de comportements nouveaux que l’on voit émerger sur le marché du travail. Il n’y a pas d’intention dans la majorité de ces comportements, il n’y a pas non plus de manque de la part des particuliers contrairement à l’opinion courante. Il y a surtout de l’adaptation.

La réalité des différences de niveaux éducatifs, cognitifs, sociaux, familiaux, etc. a toujours existé. C’est la source de la pluralité de notre humanité. Par contre ce qui a changé en regard de ces différences, c’est la tolérance socio-économique et politique et la capacité à notre société de vivre avec ces différences. Le système sociétal exige de plus en plus de compétences donc il est logique qu’une part de plus en plus importante de la population décroche. C’est ce décrochage de masse à bas bruit qui constitue la nouvelle question sociale, celle des sociétés de l’information. A moins d’y trouver réponse, on peut s’attendre à l’augmentation de troubles dans la société. Il y a quatre dimensions qui apparaissent à l’analyse de la connaissance des agents régionaux du Forem. Dimensions qui se renforcent mutuellement et sont profondément entremêlées : dégradation de l’identité sociale, transformation du rapport à la norme, processus d’adaptation à la précarité et dégradation de la condition salariale.

Dégradation de l’identité sociale

Comme déjà explicité, il ne s’agit pas de l’identité personnelle mais de l’image de soi que la personne intègre suite aux interactions qu’elle vit dans son environnement humain. La stigmatisation sociale que crée l’intervention publique sur le chômage, et l’instabilité de l’emploi que produisent les processus RH et la flexibilité du marché ont comme effet de dégrader cette image de soi que l’individu reçoit de sa société. Le décrochage revient là à reconstruire son identité sociale en changeant de société… ce sont les mouvements d’appartenance et de rupture que l’on observe, particulièrement chez les jeunes.

Transformation du rapport à la norme

C’est le fruit de mutations culturelles du rapport à soi, à l’autre, au monde et aux choses et qui font que l’approche des politiques actives centrée sur les normes usuelles produit l’effet inverse que ce qu’elles cherchent, à savoir le décrochage plutôt que l’intégration. A une norme publique linéaire coercitive s’oppose de plus en plus une norme individuelle d’accomplissement et d’opportunité. Cette nouvelle norme dite individualiste est justement celle que la culture socio-économique des marchés impose via les concepts de talents, de performance, etc…tous construits sur des logiques individuelles. Le demandeur d’emploi doit être individualiste sur le marché mais soumis dans les politiques actives. Cette disharmonie est facteur de rébellion dans le vécu des mesures de la politique active.

Processus d’adaptation à la précarité

Avec le temps, les individus s’adaptent à la « petite misère » et trouvent des modes de comportements qui intègrent cette dimension sociale. Ces comportements adaptatifs sont le ressort principal du décrochage parce qu’ils construisent avec le temps une autre cité à la limite de la légalité voire carrément dans l’illégalité. C’est un facteur de paix civile tant que c’est supportable et vécu individuellement. Quand c’est vécu comme une injustice et collectivement, alors des mouvements sociaux lourds se déclenchent (voir le mouvement des indignés). Quand la forêt de Sherwood sera très peuplée, on peut s‘attendre à l’émergence en son sein de nouveaux leaders. La nouvelle question sociale va là produire ses nouveaux Robin des bois ou autre Spartacus.

Dégradation de la condition salariale

C’est toute la question de l’adaptation des comportements à l’instabilité de l’emploi et à sa faible valeur marchande en regard du coût de la vie pour les basses qualifications (et de plus en plus les moyennes ; voir l’impossibilité grandissantes pour certaine personnes en emploi de se loger dans la ville où elles travaillent). Cette dégradation détruit la valeur morale du travail. A cette dégradation, il faut ajouter la problématique de contrepartie du marché qui ne répond pas nécessairement aux multiples sollicitations que le demandeur d’emploi est tenu de produire pour ne pas perdre ses droits. Des cas de personnes qui ont envoyé des centaines de lettres de candidatures sans aucune réponse sont de plus en plus cités. De Gaulejac parle là de harcèlement social.

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Ces dimensions agissantes de manière convergente produisent avec le temps le processus de décrochage d’une part de plus en plus importante de la population particulièrement jeune et/ou peu qualifiée. Ce qui rend les mesures de réinsertion (Formation-accompagnement) de plus en plus onéreuses et incertaines.

70% de la population qui vit grâce à la sécurité sociale (chômage, CPAS, mutuelles) alterne des temps d’aide sociale avec des temps d’indépendance économique. Ces alternances se sont étendues dans la durée de vie (Il y a vingt ans, il s’agissait surtout d’un temps de démarrage dans la vie active) et accélérées. Il s’ensuit avec le temps qui passe que des parcours sont piégés dans l’aide où l’on voit les personnes circuler d’un mode à l’autre. C’est la précarité (+/- 27%). Les politiques actives produisent des ruptures régulières dans ces circularités (ce qui est bien leur but !) mais le marché ne répond qu’à 20/30 % à ces ruptures. Une part du flux de l’aide sociale est alors décrochée durablement de la cité. C’est le processus de décrochage que je nomme Sherwoodisation (l’entrée dans la forêt de Sherwood).

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Les conditions de la citoyenneté active

Aujourd’hui, un modèle socio-économique est entré en crise. Celui d’une raison techno-industrielle dont les valeurs de devoir, d’ordre, de sacrifice de soi cèdent le pas à celles de liberté, de créativité et d’accomplissement de soi. D’autres normes viennent irriguer le vivre ensemble. Il s’ensuit que le rapport à la loi change. Elle n’est plus un cadre de référence dans lequel le comportement se déploie, elle devient une règle du jeu que l’on manipule pour réaliser son devenir. On remplace là la soumission à la loi par la mesure du risque. Les particuliers deviennent autonomes dans le sens où ils se fixent leurs règles, leurs démarches, leurs comportements en fonction de leur choix individuel issu de leur situation particulière et de leur désir d’accomplissement personnel ( : qui crée sa règle, sa norme). La généralisation de cette attitude est ce qui se décrit comme effet social dans ce que l’on nomme l’individualisme. Le problème surgit dans le rapport des services publics de l’emploi avec les citoyens. Ces organisations ont étés conçues et construites dans un rapport social hétéronome. Le particulier y est attendu dans un cadre de comportement prescrit et formaté par la logique sous-jacente qui préside à la sécurité sociale : celles des droits et devoirs. Le devoir est un devoir comportemental correspondant à la reconnaissance du droit. Ce système d’échange social très différent d’un système d’échange économique est entré en crise et plusieurs raisons y président :

l’échange social centré sur la soumission à la règle d’octroi du droit ne correspond plus aux exigences comportementales du système d’échange économique qu’est l’emploi (créativité, adaptabilité, autonomie). Il y a donc un conflit psychosocial en cours dans les politiques actives d’emploi dans la mesure où elles mettent l’accent essentiellement sur la responsabilisation et qu’elles négligent la sécurisation des particuliers en regard des exigences du marché.

L’augmentation géométrique de la précarisation des jeunes et des basses qualifications a comme effet l’émergence de comportements adaptatifs non prévus et donc inintégrables dans le système d’échange social qu’est la sécurité sociale. Il s’ensuit une démultiplication des exclusions de droit qui a un effet de renforcement de ses comportements adaptatifs et préside à l’émergence de système d’échanges sociaux hétérodoxes et locaux1, ce qui enclenche un processus de décrochage à bas bruit d’une part de plus en plus importante de la population particulièrement jeune et/ou peu qualifiée. Ce processus de « Sherwoodisation » que l’on observe dans de nombreux pays européens est encore relativement limité en Wallonie mais la précarisation en cours des travailleurs en activité laisse présager une augmentation significative de ce phénomène social. De plus, l’arrivée prévisible d’une cohorte de précaires à la pension qui n’ont pas pu cotiser pour celle-ci va générer une véritable bombe sociale au niveau des aînés. A terme, cela va dégrader la cohésion sociétale.

Le système de sécurité sociale tel qu’il est structuré et mis en œuvre par les politiques de l’emploi perd peu à peu de son efficacité, en témoignant les multiples demandes de réforme en tous sens (politique, économique et institutionnelle)

La question est complexe et périlleuse dans la mesure où il faut prendre conscience que les systèmes d’échange social et d’échange économique sont intimement interdépendants. La faiblesse de l’un affecte la force de l’autre.

La force économique repose sur une force sociétale qui est le socle fondateur de la citoyenneté. L’activation n’a de sens que si ce socle est garanti. Ce socle n’est garanti que si chaque individu vit dans un environnement humain qui rencontre quatre conditions, les conditions de la citoyenneté active :

  1. 1) de pouvoir vivre la flexibilité dans la dignité c’est-à-dire dans la sécurité et la perspective d’avenir
  2. 2) de pouvoir être acteur de son parcours, c’est-à-dire de disposer de la connaissance et des compétences socio-relationnelles requises
  3. 3) de bénéficier de soutiens et de ressources publiques adéquates qui compensent les manques de moyens individuels
  4. 4) de pouvoir participer à la construction de la cité via des relais démocratiques corrects. (Structure et fonctionnement)

Il s’agit là de quatre conditions de base à la citoyenneté active dans le cadre d’une société mondialisée, médiatrice, aux marchés intégrés.

Un bref tour de piste permet de se rendre compte que, pour une large population, ces conditions ne sont plus remplies. Les politiques actives ne disposent donc pas des conditions d’une réussite positive, c’est-à-dire intégratrices et développementales. On peut en conclure qu’à l’effort de développement économique doit correspondre un effort de développement social. Ce développement, et les politiques actives qui en donnent l’axe, n’est plus centré sur l’aide sociale et les compensations matérielles même si elles restent un socle de base inévitable pour construire le développement d’un social du futur2. Mais là, le chantier est énorme. Car le modèle dominant qui fonde la sécurité sociale aujourd’hui est le modèle techno-industriel. C’est ce modèle qui aujourd’hui est en crise. Les valeurs qu’il porte ne sont pas niées par les citoyens comme on le pense trop souvent, elles sont vécues autrement, elles sont transcodées dans des usages nouveaux. Cette « soft law » pour reprendre l’expression de Benoît Frydmann ne reconnaît plus les codes anciens centrés sur l’universalité abstraite divine ou civile. Ce sont les codes de l’instant compact, temps sans passé et sans avenir, temps adaptatif car sans durée. Il n’y a pas de loi possible dans ce temps d’urgence qui est le fruit d’un constat : Dieu a triché avec la loi. Revu au temps d’aujourd’hui, on traduit : les pouvoirs nous demandent un comportement censé nous garantir notre dignité et notre avenir car telle est la logique rationnelle de la vie qui fonde ce système. Mais ils se montrent totalement incapables de nous garantir la dignité promise. Il y a rupture de contrat entre la vie vécue et la règle énoncée. De plus, eux-mêmes ne respectent pas ces règles dans l’espace économique qui fonde nos conditions de vie et de devenir. Donc, ces lois sont illégitimes car non respectées et irrespectueuses de notre accomplissement. Elles ne sont que contraintes qui nous empêchent de répondre aux exigences et aux opportunités de la vie, elles ne sont ni ressources ni protection.

Le champ de l’emploi est particulièrement vif sur ces questions où les arrangements pour raison économique rendent infondées les règles comportementales que l’on y énonce. Les chômeurs ne sont donc pas moins éduqués que d’autres. Ils sont en rupture de code. C’est-à-dire que ce qu’ils doivent faire pour pouvoir vivre dans le système que nous leur offrons ne peut entrer dans les codes du système lui-même pour un nombre non négligeable d’entre eux. Le parcours classique que le système de la raison avait construit est rompu par la dynamique, en propre irrationnelle, des marchés. A part pour les plus compétents et les mieux nantis en termes de ressources familiales, la vie professionnelle est une galère de débrouille sans perspective de stabilité et avec des risques élevés. Il n’est pas possible d’être citoyen dans une société de la compétition lorsque la compétition devient une affaire d’individu.

Tant que ce sont les organisations socio-économiques qui sont en compétition, il est possible de créer en leur sein des espaces humains protégés de la compétition. Alors au sein de l’organisation, il est possible de préserver le cadre normatif et garder à l’emploi son caractère intégrateur et porteur de dignité humaine. Mais les systèmes RH et managériaux en développement dans les organisations humaines et ce, pour de légitimes raisons de compétitivité, injectent la compétition jusqu’au cœur des organisations et par là instrumentent l’emploi à une raison externe. L’homme devient machine et vit l’emploi comme une aliénation. Les témoignages abondent en ce sens d’une perte de valeur humaine dans l’emploi. Soit par le haut via les processus performatifs imposés comme norme aux cadres qui ne peuvent plus pratiquer l’Art managérial au sens de Portnoff 3 car ils deviennent les exécutants de procédures préétablies qui leur demandent en sus de « croire » en la toute puissance du système. Comme le soulignent Bernard Fourez, Marcel Gauchet, Jean Paul Gaillard, le marché devient là le nouveau « Sacré » qui donne à voir l’invisible de la croyance où l’humain reprend des postures de sujet contraint. Soit par le bas via une organisation du travail qui ne laisse plus de temps à la respiration humaine que ce soit en termes de l’activité elle-même qui transforme, comme l’énonce Jorion, le travailleur en sportif de haut niveau payé au Smic, ou bien dans la flexibilité horaire de la compétitivité qui rend complexes les rythmes sociétaux de vie de l’individu et le transforme la plupart du temps en travailleur pauvre4.

Ces conditions de l’emploi sont le fait essentiellement de grandes organisations. Les PME ont, pour la plupart, gardé la dimension d’organisations protectrices de leurs travailleurs. Mais, il ne faut pas oublier que les grandes organisations représentent la majorité de l’emploi.

Ceci implique que l’image de l’emploi telle qu’elle est véhiculée dans la rue et dans les médias est construite par cet emploi industriel de masse et partant les conditions de cet emploi, la manière dont il est géré fait référence dans l’opinion publique. Les citoyens ne perdent pas le sens de la valeur du travail, ils refusent la condition salariale d’aujourd’hui, ce qui produit un comportement d’exigence vécue comme excessive par la majorité du patronat de PME (voir études écosystèmes du Forem) ou bien estiment l’emploi comme non convenable non pas en regard des normes légales qui ne leur font pas sens mais en regard des conditions qu’ils se donnent pour leur projet de vie. La tension augmente donc entre un patronat pris dans les conditions de compétitivité du marché et les codes du pouvoir qu’il véhicule, et les jeunes travailleurs qui ne participent plus au « sacré » du marché mais au sacré de la vie elle-même. Ce déplacement du sacré souligné par Gaillard et Heirez von Foerster fait passer le point de sens dans l’espace socio-économique de la morale du devoir à l’éthique de l’acte. Le devoir n’ayant plus de sens, c’est l’acte qui en prend et le code de référence reprend essentiellement la valeur humaine de l’égalité. Les citoyens se vivent comme égaux de droit et toute subordination devient intolérable. Ce qu’ils envoient à la face de l’entreprise et des institutions, ils l’appliquent à eux-mêmes. Ainsi on voit de plus en plus émerger des processus de décision collectifs sans chef qui utilisent intensément les moyens technologiques. C’est ce que Guy Standing, dans « The precariat », va nommer la connectivité jeune (c’est essentiellement chez les jeunes que ces processus s’observent) et que Gaillard énonce autour du nouveau « esprit extra cérébral » que devient internet. Ce dernier remplace celui des générations précédentes analysé par Bateson autour de l’Ethos et de l’Eidos de notre société et dont le cadre normatif a été créé par la religion chrétienne. Il s’ensuit ce que Gaillard nomme les variables disparates, c’est-à-dire des variables qui ne peuvent pas s’apparier et qui définissent l’injonction faite aux individus comme autant de double contrainte qui génère chez l’humain des comportements conflictuels.

Conclusion : une société en mutation

Le sacré du marché comme référence de sens donné aux citoyens concomitamment à un code comportemental postchrétien 1 les pose dans une position de double contrainte entre (d’après JP Gaillard) :

hiérarchie verticale et égalitaire

Le système est construit sur et par la hiérarchie d’un pouvoir organisationnel mais le discours prône l’égalité et la compétition des talents que le marché injecte impose une égalité de fait. On constate d’ailleurs dans des organisations petites qui doivent être très compétitives des structures de type adhocratique qui sont par nature égalitaires.

culpabilité par principe et devoir de développement personnel

C’est la double contrainte que les services publics, à leur corps défendant, soulèvent le plus souvent et les enregistrements d’interaction CAP/Demandeurs d’emploi réalisés par le professeur Orianne le montrant clairement. L’activation responsabilise l’individu sur sa situation. Ce qui en principe peut se défendre. Mais il y a un effet pervers si l’agent responsabilisant ne peut garantir l’aboutissement de la responsabilité. En ce cas, nous entrons dans le champ de la culpabilisation, de la « maladie » et du traitement clinique du chômage comme l’énonce Orianne, ce qui n’est pas le fondement originaire de l’activation. C’est un effet induit dont les agents des services publics ne sont absolument pas responsables et dont la source se trouve dans le défaut de contrepartie du marché. Marché qui de par ailleurs exige du développement personnel et non pas une soumission. On voit là émerger un nœud sociétal dans les politiques actives.

modestie par principe et présentation de soi

Une des conclusions transversales des études écosystèmes du Forem est que le chercheur d’emploi doit être « communicant », c’est-à-dire développer des compétences socio-relationnelles suffisantes pour « se vendre ». En clair, celui qui réussit ne peut pas être modeste. On voit d’ailleurs des pratiques de recrutement se développer pour distinguer ce qui est de l’ordre de la réalité du profil de ce qui est de l’ordre de sa théâtralisation. Pourtant, le système éducatif et institutionnel quant à lui, exige une compliance de l’individu à l’ordre établi.

Ces doubles contraintes associées à une image de l’emploi qui s’est dégradée au fil du développement des marchés libres amène les positions de retrait des individus qui sont une distanciation adaptative à un cadre devenu par son développement même obsolète.

La raison qui fonde dans la république les caractéristiques communes de « l’honnête homme », référence d’une citoyenneté active, est devenue une croyance parmi d’autres que chacun embrasse à sa guise. Après la mort de Dieu, nous voilà rendus à la fin des lumières dans l’ordre de référence des comportements. Ce qui provoque une interrogation soutenue du monde institutionnel dont la génétique est fondée sur la dimension hétéronome de la norme comportementale. Dieu et la raison renvoyés dos à dos par une citoyenneté en quête de reconnaissance concrète au quotidien des jours. L’autorité est là privée d’argument puisqu’il n’y a plus de raison aux choses. Au temps ouvert correspond un monde vif ; un lieu instable, inorganisé car s’organisant au fil des évènements. Ces problématiques sont le symptôme de transformations profondes qui vont au-delà du postmodernisme. C’est une création historique en cours dont le champ d’émergence n’est plus la religion, le politique ou le philosophique comme ce fut le cas de par le passé. Le champ d’émergence est socio-économique. La mutation en cours n’interroge plus le sens du vivre ensemble mais sa nature. La question posée n’est plus l’ordre, mais le bien être. La réponse ne sera pas dans une nouvelle pensée, une nouvelle foi ou de nouvelles idéologies, mais dans une nouvelle organisation sociétale libérée des exigences cognitives de nos modèles du monde et fondée sur les conditions de dignité du vivre humain sur terre.

par : B Van Asbrouck


Plus d’informations sur cette journée :

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Rapport de synthèse sur l’activation

décembre 2012

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La valorisation du travail social
Etat des lieux d’un groupe de travail en projet
jeudi, 6 septembre 2012

Suite à la journée d’étude consacrée à la valorisation du travail social, travail inscrit dans une dynamique axée tant sur la qualité que la quantité (1), un groupe de travail s’est constitué pour développer un ou plusieurs outils concrets et pratiques qui viseront à établir un plus grand équilibre entre les critères quantitatifs, omniprésents, et les critères qualitatifs, trop peu valorisés, pour évaluer le travail réalisé au sein des associations avec les personnes en insertion.

Sept organismes ont décidé de répondre à l’impulsion de la journée d’étude et de s’investir dans le projet élaboré par Flora (2) : concrétiser des pistes d’action pour agir, tant au niveau d’un soutien aux associations qu’au niveau d’une sensibilisation à une autre approche de l’évaluation, une approche sensible au genre : vision systémique et non unilatéralement axée sur les questions de formation et d’emploi (travail productif), attentive à la diversité et à une valorisation des différents types de travail.

Si l’on veut réellement élaborer un fonctionnement sociétal inclusif, qui ne génère pas de mécanismes d’exclusion (implicites ou explicites), il est en effet urgent de revoir la notion même de l’emploi. Celui-ci est (re)devenu un facteur d’exclusion : il n’y a pas d’emploi pour tous, d’une part, et le fait d’avoir un emploi n’est plus une garantie de qualité de vie. Ne parle-t-on pas depuis quelques temps de travailleurs pauvres ? Il faudrait sans doute, au-delà du groupe de travail sur la valorisation du travail social, repenser ce qu’on entend par « emploi », de façon à ce que cette notion soit vectrice d’inclusion. Quelle est, en effet, aujourd’hui, la place des personnes qui ne sont pas employables » dans notre société ? Doit-on réellement voir celui ou celle qui n’a pas de travail rémunéré comme un-e « assisté-e », « parasites » d’une société-fourmi ? Les associations qui font un réel travail d’inclusion sociale, mais qui n’ont pas le taux d’employabilité escompté doivent-elles vraiment passer à la trappe ?