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Flora ne solde pas le genre !

3 juin 2010
Tragique histoire d’un concept fort.

La notion de genre est bien trop souvent réduite à une question d’hommes et de femmes. Elle oppose souvent l’homme et la femme comme si toutes les femmes étaient égales entre elles et composaient un groupe homogène et si tous les hommes étaient contents de leur propre rôle au sein de la société… Mais la réalité est bien plus complexe. Quelles sont les clés pour comprendre cet état de fait ?

Le principe du gendermainstreaming

Le gendermainstreaming est reconnu comme un principe général d’organisation de la société. Il est intégré à différents niveaux : de l’Europe au régional. Ce courant transversal impose une série d’obligations, dans différents domaines de la société pour incorporer une perspective d’égalité entre hommes et femmes. Ces obligations ont pour but de renforcer l’égalité sociale et de renforcer la lutte contre l’exclusion sociale et promouvoir l’égalité des chances. Le Fonds social européen, pour citer un exemple, astreint les responsables de projet à porter une attention toute particulière au genre. Mais tout n’est pas si clair…

Un concept « genre » qui souffre de confusion

Qu’en est-il en pratique ? Comment ce concept est utilisé ? Faut-il à nouveau réfléchir ces obligations ? Dans la pratique en effet, ce concept soulève un panel de paradoxes. Le concept du genre se réduit trop à des résultats numériques. Souvent, l’obligation ou les conseils de genre portent uniquement sur le dénombrement de femmes et d’hommes lors d’un événement ou d’un projet. Est-ce suffisant ? Non. Tout est encore trop réfléchi pour faire accéder les publics minoritaires aux mêmes fonctions, statuts et rôles. L’objectif est alors de prendre en compte la réalité des deux sexes pour autant que cela permette de faire accéder un nombre égal d’hommes et de femmes. Mais cette manière de voir les choses reste superficielle. Cette réduction de la notion à un aspect numérique provoque un ressentiment chez certains.

Par exemple, une entreprise spécialisée dans la construction de gazoducs, qui attire un public majoritairement voire exclusivement masculin se voit contrainte à inclure des femmes. Mais se pose-t-on la question du choix ? Les femmes ont-elles la volonté de s’intégrer à cela ? Est-ce que cela présente une plus-value pour la société ?

Pour beaucoup, faire du genre c’est seulement obtenir un taux égal d’hommes et de femmes. Dans cette optique on fait du genre un synonyme de sexe. Le terme « genre » renvoie alors uniquement à la volonté de maintenir un équilibre hommes/femmes dans le système.

Un concept qui porte aussi des frustrations

Par ailleurs, le terme "genre" est parfois associé à la première génération de féministes, encore déroutées parce que le système économique ne positionne pas les femmes et les hommes de façon égalitaire et parce qu’il est encore trop adapté aux hommes. L’objectif est alors d’intégrer les femmes à un système conçu pour les hommes et par les hommes.

Historiquement, la première vague de féministes américaines voulait accéder au statut de l’homme. Ces femmes issues de la classe moyenne ont ambitionné les rôles des hommes et questionné la place des femmes dans le système patriarcal. Elles ne voulaient plus être cantonnées au travail de soin, mais souhaitaient se consacrer à la vie politique, participer aux décisions politiques et s’intégrer au marché de l’emploi et ainsi participer au changement de la société. L’objectif était d’obtenir un nombre équivalent de femmes et d’hommes dans le système, mais sans questionner le système et surtout sans analyser la notion de « développement socio-économique » et ses conséquences sur sa viabilité sociale, économique et écologique.

Dans ce cadre-ci, on réduit le concept à des frustrations. Car on ne parle alors que de concessions pour les femmes. Comment va-t-on intégrer les femmes dans le système économique ?… On ne parle jamais de concessions pour les hommes. Ce qui implique qu’on reste dans un système où l’homme est le modèle. Ce modèle, appelé communément le « modèle gagne-pain », pousse les femmes et les hommes à prendre des rôles imposés par un modèle d’économie. Ce positionnement se base sur des non-dits tels que ‘les femmes souhaitent-elles intégrer le travail productif ?’ Sans aborder cette question et la notion de choix, le concept de genre perd sa vertu émancipatrice. Il est donc grand temps de retourner à l’origine de la notion de genre.

Mieux comprendre les enjeux en revenant au concept de départ

Le "genre" se réfère en effet à des différences socialement construites, pas innées mais déterminées par la société. Le genre ne fait pas référence aux différences biologiques qui sont universelles. Le sexe bien. Le sexe a un caractère inné, défini à la naissance et n’évolue généralement pas. Par exemple, les femmes enfantent mais rien ne dit que seules les femmes peuvent éduquer. Comme les hommes ne sont pas tous voués à regarder le match Mexique-Italie mais ont presque tous biologiquement de la barbe. Le genre, quant à lui, renvoie aux différences culturelles construites par la société, qui varient selon le sexe, le milieu social, le contexte culturel et économique. Il se situe dans l’ « acquis ». Il n’est pas défini à la naissance et évolue dans le temps. Le genre dénonce ces conventions sociales qui installent un système hiérarchique avec des jeux de pouvoir. Chaque communauté a ses propres références. Au sein de ces groupes, les comportements considérés comme « typiquement féminins » ou « typiquement masculins » peuvent varier.

Nouvel enjeu parallèle : disparité entre femmes

Dans un premier temps, il faut comprendre le genre à partir des rôles intégrés dans la société [1]. Et la distribution de ces rôles doit être réfléchie par rapport à tous les membres d’une société, pas seulement entre les hommes et les femmes mais aussi entre les femmes et entre les hommes. La répartition des rôles en analyse de genre était fondée principalement jusqu’ici sur une division sexuée des rôles dans la société, qui assigne les hommes à une sphère productive et les femmes à une sphère reproductive. Mais la répartition des rôles entre hommes et femmes a évolué historiquement lorsque ces féministes de classe moyenne ont lancé leur combat. Dans ce mouvement, les femmes ont délégué une grande partie du travail de soin et reproductif à d’autres femmes plus vulnérables [2] pour pouvoir intégrer le système masculin et accéder au statut de l’homme. Mais comme la société a besoin de quatre formes de travail [2], cela n’a fait qu’un transfert des rôles que certaines femmes ne voulaient plus assurer. C’est ici qu’on voit l’intersection entre le sexe, les classes et l’ethnicité. On assiste désormais en plus à une répartition des rôles entre les femmes. La bataille entre les sexes tend donc à se déplacer. Elle se situerait aussi entre les femmes qualifiées et peu qualifiées, entre les femmes d’origine immigrée et les autres.

Le genre ne peut être aveugle aux différents groupes de femme. Analyser les rôles c’est analyser les mécanismes de pouvoir. Le terme de genre a été inventé pour indiquer que les "travailleurs" ou "citoyens" ne sont pas des catégories neutres et abstraites. La notion de « femme » ne peut pas non plus être traitée comme une catégorie homogène et abstraite. Cette considération occulte les inégalités et les relations de pouvoir entre les femmes dans des positions sociales différentes ou d’origines différentes. La réduction du terme « genre » au « sexe » oublie que les hommes aussi peuvent être également accablés par leur rôle « productif » et souhaiteraient accorder plus de temps à leurs enfants.

Comprendre les différences entre les hommes et les femmes est aussi important que de comprendre les différences entre femmes (et les hommes). On passe alors à un travail sur le long terme.

Faire revenir les rôles sur le devant de la scène

Les rôles ne sont plus au premier plan. Si, aujourd’hui, le genre ne fait que traduire l’exclusion sociale par l’ « équilibre numérique entre les femmes et les hommes », sans se demander si la participation de certaines femmes exclut d’autres femmes, et sans se demander si le système est durable, le terme « genre » perd alors toute sa substance. Et dès le moment où le genre n’a plus de propriété libératrice pour chacun, il devient un jeu de pouvoir. L’émancipation des femmes n’a de sens que si elle renforce l’émancipation de la société. Elle veut donner des chances égales à chacun, indépendamment du sexe, de la classe ou de l’origine. Ce n’est qu’en analysant les rôles des groupes de femmes et d’hommes et en comprenant les mécanismes qui excluent les groupes de certaines formes de travail que la notion de genre récupérera son rôle émancipateur. Pour cette raison, Flora utilise de façon cohérente un modèle de genre, conçu explicitement autour des rôles et des formes de travail. Dans cette édition d’E-Coulisses, vous apprendrez comment Flora et son réseau travaillent cette notion dans les différents projets. Chez Flora, les projets continuent à appliquer une notion de genre dans son acception solidaire. Pas de soldes sur le genre !


[1] cfr modèle 5-TWIN de Flora sur les quatre formes de travail dont la société a besoin pour fonctionner. A savoir le travail pour soi, le travail de soin ou reproductif, le travail productif et le travail social.

[2] Historiquement les femmes afro-américaines qu’on lie aux minorités ethniques et aux personnes peu qualifiées, comprenant entre autres beaucoup de travailleuses clandestines.