Plateforme d’interventions sur les pratiques et dynamiques sociales

Accueil > ACTUS > Ensemble, prendre soin du travail de soin

Ensemble, prendre soin du travail de soin

L’association ’t Lampeke obtient le Prix Princesse Mathilde pour son projet de garde d’enfants

Le 12 mai 2011, le prix Princesse Mathilde a été décerné pour la 10e édition. Cette année, le prix était dédié à la pauvreté infantile sur le thème "Renforcer les professionnels de la toute petite enfance (0 à 3 ans) face aux défis de la pauvreté". Le projet d’accueil d’enfants « de Wurpskes » de l’asbl « Buurtwerk ’t Lampeke », située à Louvain a remporté le prix. Félicitations.

Un témoignage touchant

Le service de proximité « ‘t Lampeke » a mis en place un système de garde d’enfants dans un quartier défavorisé. Lors de la cérémonie de remise du prix, la coordinatrice, une collaboratrice mais également une mère ont pris la parole. C’est avec toute notre sympathie que nous avons écouté le message de cette maman, dans un texte émouvant et fort. Son témoignage est un bel exemple de l’analyse genrée du travail que Flora a développé avec les femmes précarisées dans ses projets de recherche-action. Dans son témoignage, Nadia, une maman du projet, fait l’analogie avec un mur. Ce mur l’empêche de s’ouvrir à son enfant, mais le projet ‘de Wurpskes’ a conçu une structure où son enfant peut recevoir toute l’attention nécessaire. Parfois également elle perd la « clé de son cœur » que les collaborateurs du projet aident à retrouver. Nous n’aurions pas pu trouver un meilleur exemple de la façon dont le travail social et le travail pour soi deviennent des facteurs qualitatifs essentiels du travail de soin.
Voici le texte de Nadia :

« Parfois, j’ai un mur épais autour de moi,
Un mur que je ne peux pas casser.
Parfois, j’ai un grand verrou qui ferme mon cœur.
Un verrou que personne ne peut ouvrir.
Un verrou pour être inaccessible et invulnérable.
Mais parfois, je suis heureuse
Qu’il y ait quelqu’un
Qui peut briser le mur, pierre après pierre,
Et avec beaucoup de patience
Parfois, je suis heureuse que cette personne
Se donne la peine de trouver la clé de mon cœur.
Ainsi, je ne suis plus intouchable, je brise ma carapace.
Et ainsi, je peux retirer mon masque,
Sans avoir peur de montrer ma tristesse et mon impuissance.
Il est bon de savoir que mon cœur peut se verrouiller
Mais il est encore meilleur de savoir que quelqu’un me soutient,
Quelqu’un qui a la clé à portée de main,
Et que mes enfants puissent aussi entrer dans mon cœur.
Et alors, je peux me concentrer sur l’amour que je leur porte. »

Travail de soin, travail social et travail de soi en équilibre

En collectivisant le soin, les parents qui n’ont pas reçu beaucoup d’attention quand ils étaient enfants se sentent moins seuls. Dans notre société individualiste, quand on hérite de peu de capital de soin, de capital social et psychologique, on a souvent des difficultés à le transmettre à ses enfants. Quelle chance alors d’avoir des gens qui disposent de ce capital – avec ou sans diplôme de travailleur social – qui puisse le partager avec eux. C’est un soutien essentiel pour ces familles. On constate également qu’en ayant la possibilité de partager le travail de soin, les familles reçoivent un espace pour « partir » à la recherche de « leur clé du cœur ». On ne leur dit pas ici « vous feriez mieux de suivre une thérapie », on ne décide pas pour eux, elles ne sont pas jugées. C’est par une préoccupation commune pour l’enfant que le parent reçoit l’espace pour reconnaître ses blessures et peut identifier et exprimer ses sentiments enfouis et ainsi ouvrir à nouveau la porte de son cœur.
Cela relève-t-il de la « mission » du travailleur social ? Les professionnels, apprennent-ils à travailler simultanément dans différents domaines ? Ou est-ce principalement en écoutant les parents, que les travailleurs sociaux apprendront à co-produire le soin, sans prendre le relais des parents (contre rémunération) ?

Et après les heures de travail, le projet prévoit un système qui permet aux parents d’être soutenus. Les parents ne sont pas seuls pour se débrouiller. Le projet fait en sorte que les familles puissent prendre un peu de ‘capital de soin’ chez eux, à la maison. Le titre du projet lauréat « vasthouden, loslaten en lang nakijken » (que nous traduisons arbitrairement par « tenir la main, savoir lâcher la main et suivre du regard) démontre joliment que le travail productif des services de garde d’enfants ne peut être durable que s’il intègre toutes les formes de travail (1).

Le rôle de Flora : faire le lien entre les initiatives innovantes

Le Prix Princesse Mathilde a le mérite de reconnaître et de rendre visible ce travail complexe. Cela étant, nous ne pouvons pas nier que ces initiatives durables, inclusives et égalitaires sont encore trop souvent le fruit de projets ponctuels, et que la recherche de subsides pour pérenniser ces actions est laborieuse. Que le projet lauréat ait choisi d’utiliser le prix pour la diffusion de leur méthodologie est une belle initiative. Mais il ne faut pas oublier que sans ce prix, cette pérennisation n’aurait pas pu se faire, ou aurait été moins en profondeur, ou aurait exploré moins de pistes, de façon plus superficielle. Et c’est bien préoccupant !
C’est pourquoi Flora, veut donner une force à ces projets innovants, en les connectant, en les collectivisant. Via la création d’un réseau et d’une plateforme d’échange, nous voulons donner une visibilité à l’expertise des gens qui vivent en pauvreté et à cette originalité des associations qui travaillent avec eux et avec Flora. Beaucoup l’on souligné : le soin aux générations futures ne pourra se faire sans une collectivisation du soin, sans donner une attention au travail social dans le travail productif. ‘t Lampeke nous montre que les travailleurs de terrain dispose d’une certaine expertise que les économistes et pouvoirs subsidiants ont parfois tendance à ramener à « une rentabilité nécessaire », qui agit sur le court terme et rapporte de l’argent. Merci donc aux mamans, aux papas, aux accompagnateurs, et collaborateurs du projet Wurpskes qui ont permis de mettre ces valeurs sous le feu des projecteurs.


Notes :

(1) Pour donner de la visibilité à l’innovation des ces initiatives et à la manière dont elles contribuent à la résilience de la société, Flora a développé via diverses recherches-actions en partenariat avec des femmes peu qualifiées un cadre d’analyse que nous résumons sous l’acronyme 5-TWIN (5 Types of Work Integrating Network). Si les personnes en pauvreté ont des difficultés à prendre place dans la société, nous pouvons analyser quelles sont les formes de travail qui sont réprimées et surtout quelles en sont les raisons et les pistes pour trouver un meilleur équilibre. La plupart du temps, nous constatons que le travail productif, qui est dans notre économie souvent réduit à ce qui est rémunéré par de l’argent bancaire, est dominant et valorisé. L’argent des banques travaille à l’individualisation de la société (mon argent n’est pas le tien), ce qui nuit au travail de soin mais surtout au travail social (soin aux générations futures). Etre solidaire avec les gens qui vivent en pauvreté en partageant le capital de soin, relier à nouveau le travail de soin et le travail social dans les métiers de l’enfance… On ne peut pas imaginer une meilleur réponse !