Plateforme d’interventions sur les pratiques et dynamiques sociales

Accueil > ACTUS > Des temps déroutants

Des temps déroutants

27 juin 2012
Entre Rio et Los Cabos : une analyse de genre

Le 20 juin, nous lisons dans les journaux que le G20 organisé à Los Cabos au Mexique veut éviter les mesures d’économies pour viser a fortiori la croissance économique. On lit aussi des articles sur le lancement de la conférence de Rio +20, dont le but est de trouver des alternatives durables à une économie qui exige pour l’instant 1,5 fois toutes les ressources de la planète. D’un côté on veut donc renforcer une économie considérée de l’autre côté comme non durable. Quelle confusion…

D’une part, cela semble juste de vouloir refroidir les ardeurs et les pulsions des partisans de restrictions budgétaires. Car si les autorités doivent encore économiser, les personnes fragilisées en payeront plus que probablement le prix. Et si chacun suit sa propre voie et que les inégalités se renforcent, personne n’y gagne (1). D’autre part, la croissance amène son lot de scénarios apocalyptiques sur le plan écologique, économique et social. Il devient donc paradoxal de parler de croissance économique si elle rapproche la société du précipice (2) ?

Au Mexique, on parle de croissance. A Rio, on parle d’une croissance qui pousse vers le ravin. Les objectifs de ces deux évènements sont louables et soulèvent un paradoxe : si la croissance est synonyme de prospérité matérielle, alors la renforcer implique le crash de la société. Dans ce débat, Flora veut redéfinir la notion de croissance en évitant l’amalgame entre croissance et prospérité matérielle. C’est de l’équilibre entre le bien-être en société et la prospérité matérielle que naîtra une croissance durable.

AVEC DES LUNETTES GENRE, ON VOIT MIEUX


L’opticien ne vend pas de lunettes genre. Dommage car elles aident à lire la réalité et à comprendre l’actualité.

Le système économique dominant a entraîné non seulement des problèmes écologiques mais aussi certaines formes d’inégalités entre les groupes sociaux. Ces inégalités reflètent des positions sociales en déséquilibre et ne sont en aucun cas le résultat de caractéristiques biologiques des individus. Elles sont le fruit de mécanismes de pouvoir se perpétuant dans les milieux socio-économique, politique et académique. Le concept genre introduit par les mouvements féministes veut démasquer ces mécanismes de pouvoir. Au départ, le concept s’adressait aux mécanismes qui fragilisaient les femmes mais il a évolué après avoir décelé des mécanismes similaires qui sévissaient pour d’autres groupes sociaux.

L’émancipation est donc inatteignable tant que les groupes ne sont pas délivrés de toute forme d’oppression. Et cette oppression prend diverses formes : le racisme vécu par les femmes de couleurs, l’oppression des femmes précarisées, le sexisme à l’égard des femmes lesbiennes, les discriminations envers les femmes jeunes ou âgées, l’ethnocentrisme envers les femmes du Sud, la pression sur l’environnement ou la négation des besoins des futures générations, etc. Ces oppressions sont construites socialement (3) ; ce qui signifie aussi que la société peut agir car elles ne sont pas déterminées biologiquement.

Comment l’analyse genrée peut-elle lever le voile sur ces mécanismes de pouvoir ? En regardant la réalité sociale à travers le vécu des femmes précarisées, peu ou pas scolarisées et immigrées et en développant sur cette base une autre construction sociale et économique plus durable. Tant que la notion de travail se réduit à l’emploi rémunéré par une entreprise dont l’objectif est de faire du bénéfice privé, ne soyons pas surpris que les intérêts des générations futures soient négligés et que le coût soit reporté sur la communauté. En écoutant les femmes, qui sont souvent restées en marge du système, et en réunissant leurs expériences et leurs points de vue, une vision plus complète du travail est née. Nous la nommons le 5-TWIN (5 Types of Work Integrating Network). Cette vision plus globale prend en compte les divers rôles dont la société a besoin pour fonctionner et leur équilibre.

PROSPÉRITÉ ET/OU BIEN-ÊTRE ?

Dans cette vision, la prospérité ne s’oppose pas au bien-être. Naturellement, le travail productif (prospérité matérielle) est nécessaire pour répondre aux besoins matériels des gens. Et tout aussi naturellement, tout le monde ne doit pas répondre seul à chacun de ses besoins. Si chacun devait construire sa propre maison, son propre vélo, ses chaussures, ses casseroles ou cultiver ses propres patates, peu de personnes vivraient une vie décente. C’est pourquoi il est bon que des producteurs proposent des produits et services efficaces et qualifiés. La question centrale de l’économie est donc de savoir si elle réussit à subvenir aux besoins de chacun pour une vie décente et si elle réussit à offrir un certain bien-être. Mais l’inégalité entre la pauvreté et la richesse nous montre que ce n’est pas le cas. Si vous comptabilisez la quantité de choses produites et jetées (4) et leur lot d’épuisement de matières premières et de pollution de l’environnement, alors vous pouvez aussi mesurer que le système économique actuel n’est pas viable. Ce système a réduit ses objectifs à la croissance, un but que seuls les plus forts économiquement peuvent atteindre et s’est séparé du paramètre « bien-être ». La production est devenue un objectif en soi, sans réflexion sur les besoins. Le bien-être personnel (travail pour soi), le soin (travail de soin) et l’appartenance à une communauté (travail social) sont d’autres besoins qui ne sont valorisés qu’une fois monnayés et commercialisés. Dans cette logique, un accident de la route est donc bon pour l’économie : car les coûts qu’il génère font augmenter le PIB. L’économie dominante a imposé la prospérité comme norme et l’a déconnecté du bien-être. Le modèle du travail 5-TWIN quant à lui met en avant le bien-être, en ce compris le bien-être matériel au même titre que le bien-être personnel, social et le bien-être des futures générations.

PLEIN D’ESPOIR ET DE COURAGE

Est-ce naïf de croire que le travail productif pourrait à nouveau servir le bien-être humain ? Les gens sont-ils prêts à investir leur argent dans des entreprises qui ne cherchent pas à maximiser le profit privé au détriment de la communauté et de la planète ? Les consommateurs sont-ils prêts à faire évoluer leur comportement d’achat en ajoutant au prix et au confort, l’impact sur l’environnement et sur la société ? Le succès grandissant des coopératives et des banques durables, le commerce équitable ou la consommation collective (car-sharing, co-housing) sont un signe plein d’espoir ! Les citoyens ne sont plus seulements indignés mais unissent leurs forces pour organiser différement le vivre-ensemble de façon solidaire et participative.

Désormais subsiste la question de comment allons-nous renforcer, soutenir et relier ces initiatives résilientes ? Flora, plein d’espoir et de courage, en fait sa mission et chacun est le bienvenu pour se joindre à cet objectif.

voir cette article


Nota’s

(1) La recherche montre que dans les pays avec de grandes inégalités sociales, le bien-être de la population (riche ou pauvre) décroit. Voir Richard Wilkinson & Kate Pickett : The spirit level. Why more equal societies almost always do better. Allen Lane, 2009

(2) Un rapport récent du Club van Rome projette le futur de la planète dans un système économique similaire à celui de la dernière décennie. Les prévisions sont claires : c’est la fin de la croissance à différents niveaux. Voir Jorgen Randers (2012). 2052. A Global Forecast for the Next Forty Years. Vermont : Chelsea Green.

(3) Jeanneke van de Ven (2008). Val Plumwood : van ecofeministische rationaliteitskritiek naar intersoortelijke dialoog. Oikos, 45, nr. 2, 14-24.

(4) Visionnez les animations filmées deAnnie Leonard :