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Des "ragots de bonnes femmes" vers un nouveau cadre conceptuel

Comment exprimer l’innovation sociétale sans se perdre dans les (anciens) mots ?

Depuis son émergence en tant que Réseau Flora travaille au profit d’un changement social pour une société durable. Certes, le terme durabilité n’était pas dans les statuts lors de la création de l’association. Mais en jetant un œil aux thèmes qui font débat dans la société actuelle, et particulièrement depuis la crise économique, on comprend que la façon dont Flora tente depuis le début de comprendre et de lutter contre les mécanismes d’exclusion des personnes précarisées en collaborant avec elles, est plus actuel que jamais.

En tant que réseau d’organisations à la recherche de solutions avec les personnes précarisées, Flora a développé depuis plus de 15 ans une expertise spécifique sur les mécanismes liés à la pauvreté et à l’exclusion sociale. Inutile de dire que le modèle économique basé sur la logique de profit privé a un rôle central dans ces mécanismes. Les lois sociales aussi sont toutes basées sur ces dispositifs. L’activation, l’orientation ou l’insertion au marché de l’emploi, c’est la méthode Coué des politiques de lutte contre la pauvreté, de l’égalité des chances et de l’enseignement. Et elles renvoient aux interactions entre différents acteurs avec un objectif primaire de profit privé. Evidemment Flora aussi veut que chacun puisse construire sa place dans le système économique, finalement nous sommes devenus un réseau de formation et de création d’emploi…

Mais des années de recherche-action nous ont également fait comprendre à maintes reprises que la survalorisation du travail rémunéré par l’argent en regard des autres rôles que les individus prennent dans la société, conduit à des inégalités et augmente la fracture sociale. Il ne suffit donc pas de travailler au niveau de l’individu (le niveau micro) afin de rendre les gens plus compétitif. L’empowerment des groupes les plus vulnérables ne peut réussir que si la société apprend à s’organiser selon d’autres principes, plus coopératifs et inclusifs. Et pour établir ces changements au niveau macro, les organisations et les entreprises (le niveau meso) doivent aussi (pouvoir) réfléchir à leur rôle social et à leur valeur ajoutée.

Cela rend le message de Flora souvent difficile et complexe. Le fait est là que nous sommes habitués à penser de manière linéaire, dans des relations de cause à effet. Dans cette logique, on cherche à savoir à qui tient la pauvreté.Si les femmes courent plus de risques de tomber dans la pauvreté, est-ce parce qu’elles font les mauvais choix ? Ou est-ce dû à la malveillance de l’employeur, qui préfère délocaliser vers des pays à bas salaires où on ne fait pas tant de complications de la conciliation travail-vie privée ? Peut-être est-ce le gouvernement qui « piège » les individus dans la pauvreté avec des allocations de chômage ? Cependant, cette façon linéaire et oppositionnelle de penser mène à des débats stériles et vouloir avoir raison devient plus important que l’obtention d’un savoir pertinent et de solutions durables. Nous devons donc apprendre à penser autrement.

Heureusement l’idée que la pensée linéaire « de cause à effet » ne peut expliquer les choses complexes se développe aussi ailleurs. La théorie des systèmes montre que la durabilité de ceux-ci dépend de l’équilibre entre

  • l’efficacité – pousser tout le monde à s’inscrire dans un modèle unique de développement qui encourage la concurrence mutuelle,
  • et la résilience – laisser de l’espace pour la diversité et apprendre à créer de nouveaux liens.

Ces deux paramètres sont nécessaires, simultanément et mutuellement en équilibre. Les connaissances acquises à travers les recherches-actions de Flora développent un nouveau cadre et un nouveau langage. Pour exprimer ce cadre, nous sommes contraints d’utiliser le langage usuel pour approcher la réalité autrement. Et via l’E-Coulisses nous essayons de préciser les choses petit à petit. Et nous invitons chacun à venir explorer ce cadre lors des Journées Flora. Ces journées d’études sont l’occasion de mieux comprendre les problèmes sociaux et d’ensemble aborder les différents défis à relever, dans une approche nouvelle.

L’innovation dans le langage et les concepts est un processus difficile, mais n’en est pas moins plein d’humour. Lors de la rédaction des articles, de textes ou de rapports, le correcteur orthographique jette en effet un œil vigilant sur les mots et les phrases. Il arrive que cette fonction informatique ingénieuse ne reconnaisse pas la terminologie genrée. Un mot est souligné en rouge. L’ordinateur pense qu’il est mal orthographié. Par politesse et surtout par curiosité, on lui demande quelles sont ses suggestions. Et bien, il semblerait alors que ce langage technologique n’est pas neutre en termes de genre… Voici un exemple :

En octobre 2010, Flora a organisée dans le cadre de l’Année européenne de lutte contre la pauvreté une rencontre entre des personnes en insertion (voir article sur l’Agora des femmes). L’ordinateur en néerlandais ne reconnait pas le nom « agora ». Il propose « angora », un type de chèvre qui produit de la laine très douce. Ici l’ordinateur reconnait le productif et pas le social. Encore mieux, si vous placez dans votre ordinateur le terme « Agora des femmes » (Vrouwenagora), il propose « coureur de jupons » (vrouwenjager ). Il est vrai que dans la Grèce antique, l’Agora était le lieu du débat public et citoyen, le lieu pour examiner les questions d’intérêts publics. Les femmes n’étaient pas les bienvenues et devaient s’encourir (en néerlandais, les femmes étaient chassées, « verjaagd ») pour laisser la place libre au débat entre citoyens masculins. Les femmes n’étaient pas considérées comme des citoyennes à part entière. Dans notre société aussi, l’accès à la participation et la citoyenneté reste difficile pour les femmes. C’est pourquoi l’Agora des femmes a voulu offrir aux femmes précarisées, et peu scolarisées, d’origines multiples, un espace d’expression, un espace pour prendre la parole où leur voix est entendue dans le débat public. Seulement de cette façon on peut travailler au développement d’une société plus participative, juste et démocratique. Le terme ‘chasse d’hommes’ (mannenjager) ou ‘chasseur d’hommes’ (mannenjagging) n’y figure pas, au contraire. Nous avançons ensemble ou nous n’avancerons pas…

Et l’ordinateur l’a compris. Il apprend vite. On lui dit « ajouter au dictionnaire » et il est directement d’accord !