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Des pistes politiques et méthodologiques pour valoriser le travail social

Retours sur la journée d’étude organise par Flora le 24 octobre 2011

L’asbl Flora a organisé le 24 octobre dernier une journée d’étude sur la valorisation du travail social. Nous vous présentons ici l’aperçu des pistes novatrices pour renforcer le travail des associations, et nous vous invitons à rejoindre un groupe de travail pour approfondir quelques unes de ces pistes, à déterminer avec le groupe.

Donner du sens aux chiffres

Les chiffres, dans notre culture, sont pris comme un gage d’objectivité et de sérieux. Ils représentent des réalités (sur le terrain) et des politiques d’intégration. Les différents acteurs ne se rencontrent que rarement, avec le risque d’incompréhensions et de décalage. Aujourd’hui, le travail administratif pèse plus qu’avant dans les charges des organismes d’insertion. Ceux-ci semblent réduits à faire du chiffre, et enjoints à entrer dans une logique de concurrence. Il s’agit donc d’identifier des pistes pour mettre les chiffres en relation et reconnaître la spécificité des contextes et des publics pour lesquels l’insertion individuelle, sociale et professionnelle est moins aisée.

Outre des réponses d’ordre technique que pourraient apporter le politique et les administrations au surcroît de travail administratif des associations (simplification administrative, harmonisation, clarification), les pistes de valorisation se tournent vers davantage de dialogue entre associations et politiques. D’une part, les associations attendent un retour des politiques quant aux chiffres demandés : à quelles conclusions l’évaluation demandée aboutit-elle ? Comment faire en sorte que ce travail puisse être réutilisé par les associations ?

Les associations pourraient également apporter au politique une communication sur le ‘vrai travail’ illustrée par des chiffres de manière à le sensibiliser au ‘vrai travail’ des associations ainsi qu’aux paradoxes et aux contradictions qui peuvent exister entre les différents pouvoirs subsidiants.

Du côté des pouvoirs publics (politiques et administrations, il est aussi important de comprendre les contraintes dans lesquelles ils se situent et de travailler avec eux sur les limites des chiffres, et sur la manière dont le qualitatif sert également les objectifs prédéfinis.

Toujours dans une idée de renforcer les interactions entre politiques, administrations et associations, il serait très porteur de co-construire les indicateurs, qui ne seraient pas uniquement axés sur les résultats, mais aussi sur les moyens mis en œuvre pour atteindre ces résultats) et d’exprimer les objectifs dans un langage commun.

Les critères d’évaluation ne doivent pas devenir les critères pour recruter le public. Il faut donc distinguer ces critères d’éventuelles sanctions au niveau de l’association ou du public. Cette évaluation – à réaliser sur un court, moyen et long terme - doit servir à se questionner sur le travail réalisé, les publics spécifiques et le contexte socio-économique, plutôt qu’à exclure et à renforcer la compétition entre associations ou entre usagers. Ces derniers, s’ils ne rentrent pas dans les « cases » prévues, doivent être nommés, rendus visibles, de façon à ce que l’on puisse se rendre compte des catégories d’usagers et de leurs besoins. De cette manière, on intégrera une dimension durable dans l’évaluation quantitative réalisée.

Travail de qualité et souci de rentabilité

Les chiffres sont incontournables dans les évaluations mais ne reflètent pas la totalité du travail réalisé au sein des associations et des résultats obtenus. La performance attendue en termes d’employabilité amène les organismes à sélectionner leurs publics et à participer à l’exclusion qu’ils condamnent. Il s’agit donc d’identifier des critères transversaux qui font la qualité et la légitimité des organismes d’insertion et des pistes pour aider les politiques à soutenir le vrai travail de terrain.

Au-delà des formulaires, des grilles et des chiffres, les associations attendent plus de rencontres sur le terrain entre politiques ou administrations et associations. De telles rencontres existent déjà, en partie, mais pourraient être étendues à l’ensemble des pouvoirs subsidiants. Basées sur d’autres supports que l’écrit, elles aideraient les associations à expliquer leur travail social.

Ainsi, à un niveau global, il serait intéressant de répertorier l’ensemble des instances administratives et politiques de dialogue et de collectiviser les recommandations ou les interpellations. Pour exemple, les Comités subrégionaux de l’emploi et de la formation sont des lieux d’interpellation et de recommandations. Ils mettent en place des tournées provinciales, qui leur permet de sonder le travail de terrain. A partir des interpellations auprès des administrations, celles-ci initient des études de terrain sur ce qui touche le quotidien des associations. Connaître ces exemples de collaboration et les étendre à d’autres secteurs peut contribuer à une plus grande interactivité entre associations et politiques (en ce compris, les administrations). Au sein de chaque association, l’évaluation opérée pour les pouvoirs subsidiants doit pouvoir permettre aux associations de réorienter leurs actions, dans un esprit dynamique et créatif, et ce y compris si les actions s’écartent des objectifs initialement fixés. Cela permettrait à chaque association de répondre aux besoins du terrain et d’installer un vrai dialogue avec l’administration et le politique. Nommer et valoriser les compétences transversales qui soutiennent l’insertion sociale et professionnelle (estime de soi, autonomie, prise de conscience des réalités du travail, responsabilisation, gestion du temps, etc.), à côté des indicateurs quantitatifs mettant en évidence l’insertion professionnelle des usagers, est une mesure qui répond aux questionnements posés à l’occasion de la réflexion sur le ‘vrai travail’. Pour cela, il faut identifier des indicateurs d’insertion en dehors du champ de l’employabilité.

Bien sûr, les associations et ceux qu’elles accueillent s’inscrivent dans un contexte. Celui-ci favorisera l’insertion des personnes à certaines conditions : disponibilité des parents (crèche, garderie…), accessibilité du lieu de formation (transports en commun), création d’emploi pour personnes peu qualifiées. Les associations ont rarement un poids sur ces données externes. Pour certaines, elles ont pris l’initiative de créer une crèche ou une entreprise d’économie sociale pour combler les manques. Quoi qu’il en soit, ces données externes sont des paramètres importants dans le parcours des personnes ; il faudrait pouvoir en tenir compte dans l’évaluation et le soutien aux associations d’insertion (au sens large du terme).

Evaluer pour évoluer

Trop souvent, la réflexion sur la qualité du travail social est directement liée à l’octroi de subsides. Les associations disposent de peu de temps et de moyens pour réfléchir sereinement à la qualité de leur travail en équipe et avec leur public. Il s’agit donc d’identifier les pistes politiques et pratiques pour aider les organismes d’insertion à évaluer leurs pratiques pour nommer leurs forces et à améliorer leur fonctionnement.

La dynamique autour d’une évaluation qualitative au sein des associations peut être portée par une réflexion collective et globale sur un cadre commun dans lequel toutes les associations se reconnaissent. Ce cadre serait suffisamment large, pour ensuite être adapté à chaque contexte. Il servirait de soutien au travail en interne. Il peut être intéressant d’impliquer les publics dans l’élaboration de ce cadre commun. Pour cela, des moyens (y compris financiers) et du temps doivent être dégagés.

Un guide des bonnes pratiques, sans priver les associations de leur liberté pédagogique, pourrait ‘nourrir’ ce cadre d’exemples concrets d’expériences ‘positives’ rapportées par des travailleurs sociaux. Ce guide pourrait être réalisé à partir d’un échange de pratiques entre associations.

De manière plus globale, le politique peut jouer un rôle pour favoriser et soutenir le partenariat et la complémentarité des associations. Ce travail en réseau peut aboutir à des outils concrets, mais il garantit également une durabilité dans l’expertise des associations impliquées dans l’insertion des personnes et une valorisation de celle-ci. Trop souvent aujourd’hui, des associations entrent en concurrence ; la concurrence s’installe notamment entre des organismes nouvellement créés et des organismes riches d’une expérience de dizaines d’années. Au-delà des chiffres, une dynamique de collaboration et de complémentarité insufflée par le politique et répondant tant aux besoins du terrain qu’au souci de la valorisation de l’expertise développée donnerait une assise tant aux associations nouvellement créées qu’aux associations déjà implantées.

Pour travailler à une évaluation qualitative spécifique à chaque association, une personne externe est souvent un soutien et/ou apporte le recul nécessaire pour aider une équipe à analyser son cadre à partir du contexte et du vécu de l’association : Est-ce que je prends en compte les exigences de mon public ? Comment ? Ces exigences s’accordent-elles aux exigences des pouvoirs subsidiants ? « Sortir » de l’association et se ressourcer dans une formation externe peut être également un facteur d’évolution.

Enfin, il est intéressant d’utiliser les outils d’évaluation existants au sein de sa propre association. A côté d’outils indépendants des pouvoirs subsidiants, tels « Evaluaction », développé par le CALIF avec une 40aine d’associations, pourquoi ne pas reprendre et adapter les formulaires des pouvoirs subsidiants en les adaptant pour une utilisation en interne ?

Au final, les pouvoirs subsidiants doivent pouvoir prendre comme indicateur positif l’identification des échecs ou obstacles et l’analyse de leurs causes. L’évaluation se départirait alors d’une langue de bois entre pouvoirs subsidiants et associations. Ici encore, les associations s’inscrivent dans un contexte. Les restrictions et l’instabilité de l’emploi des travailleurs sociaux rendent le travail difficile et influent sur la qualité, dans la mesure où les actions doivent être priorisées et où il faut dès lors renoncer à certains axes – ou les maintenir en surplus du travail reconnu -, et rechercher un nouvel équilibre au sein de l’association.

Collect(ivis)er l’évaluation des publics

Les critères chiffrés demandés par les pouvoirs subsidiants se veulent objectifs et se concentrent sur le public-cible des organismes d’insertion (présence au cours, parcours d’insertion, résultat final). Cette objectivation tait l’impact humain et social que peut avoir une formation ou un atelier sur chaque personne. Elle s’inscrit également dans une logique de court terme.

Il s’agit donc d’identifier des pistes politiques et méthodologiques pour impliquer les publics-cibles dans l’évaluation du parcours d’insertion s’inscrivant dans la durabilité. Les processus d’évaluation, s’ils s’inscrivent dans une dynamique participative et ouverte, sont un critère de qualité. C’est pourquoi l’implication des stagiaires dans les processus collectifs de formation et d’évaluation, si elle est pratiquée au sein d’un certain nombre d’associations, devrait être généralisée. Il s’agit bien alors d’évaluer ensemble, et d’avoir un impact sur la qualité de la formation. Cette implication demande aux travailleurs sociaux d’adapter les méthodes d’évaluation aux objectifs, à l’environnement (la structure), aux participants et au temps. Ces méthodes doivent être diversifiées ; elles peuvent être formelles (ex : conseils coopératifs) ou informelles (ex : rencontres entre stagiaires). L’enjeu des associations est de trouver un équilibre entre le rythme des apprentissages et la contrainte temporelle de la formation. Pour donner du sens à cette démarche, il est important que l’impact de ces évaluations soit visible auprès des stagiaires qui y ont participé.

Au-delà de la formation, la formation continue peut éclairer les associations sur la manière dont les programmes de formation répondent aux besoins. Cette dynamique concrétise l’évaluation à long terme, et rend visible pour les travailleurs sociaux l’impact de la formation sur les usagers. On pourrait également inviter d’anciens stagiaires au début d’une formation, pour qu’ils témoignent de leur parcours et du sens qu’a pris cette formation pour eux.

Evaluation de la qualité des échanges

Travailler sur l’évaluation et ne pas évaluer cette démarche est un paradoxe que nous avons bien sûr évité. L’évaluation de cette journée d’étude et les conclusions qui en découlent est le résultat tant de l’évaluation réalisée au sein de l’équipe Flora que de celle fournie par les participants, individuellement et lors des débats de clôture.

Le travail en atelier a été le lieu d’échanges dynamiques, permettant aux problématiques d’émerger et aux participants de partager leurs réflexions, voire leurs pratiques. La diversité de profils des participants permet de partir des différents vécus et perceptions, pour croiser les lectures. Le travail préparatoire, rendu visible au travers de premières pistes dans chaque atelier, a permis de dynamiser l’entrée en matière et enrichit la réflexion. Néanmoins, le temps consacré aux ateliers était trop court pour épuiser l’ensemble des pistes. On aurait donc pu agencer différemment le temps de travail, vu la production plus intense en sous-groupe. Au niveau pratique, beaucoup ont apprécié la convivialité de la rencontre, mais les participants souhaitent de meilleurs conditions de travail pour le travail en atelier (un local pour chaque atelier).

Si la référence à Facebook amène un côté ludique et rend le contenu visible et structuré, l’introduction à la journée et la présentation des pistes doit s’appuyer sur davantage de supports (écrit, schéma) et le débat en plénière manquait d’interactivité et de richesse.

Il pourrait également être intéressant, en plénière, de mettre en valeur la plus-value de la participation des pouvoirs administratifs au sein des ateliers, de façon à la rendre visible et à diffuser les actions réalisées dans leur travail pour une valorisation du travail social.

Evaluation en regard des objectifs prédéfinis

Le premier objectif était d’ensemble d’explorer des pistes concrètes de valorisation du travail social : les énoncer et les questionner, à partir des réalités de travail de chacun. Si le travail en atelier est riche et permet d’avancer concrètement sur des pistes novatrices, il doit néanmoins être envisagé sur une plus longue période, de manière à avoir réellement le sentiment d’avoir construit une réflexion solide ensemble.

L’issue de ce « work in progress » sera donc bien de mettre sur pied des groupes de travail qui approfondissent les pistes plébiscitées de manière à pouvoir les défendre auprès du politique, d’une part, et de manière à développer des outils concrets pour les travailleurs sociaux, d’autre part. Le second objectif visait à rapprocher les points de vue entre politiques, pouvoirs administratifs et associations. Si une large palette d’associations et de pouvoirs administratifs était représentée, nous pouvons déplorer l’absence majoritaire de politiques. Si de nombreux contacts ont été possibles grâce à la mise sur pied de cette journée, peu de cabinets et de parlementaires étaient finalement réellement présents.

Si les remous politiques liés à la constitution d’un gouvernement fédéral expliquent pour une part cette absence, l’asbl Flora veillera à rencontrer tous les cabinets compétents en matière d’insertion de manière à élaborer une méthodologie adaptée aux acteurs politiques et qui rencontrerait l’objectif précité. Le troisième objectif, sensibiliser les politiques à la nécessité de valoriser le travail social au niveau qualitatif, n’a pas pu être rempli, pour la raison précitée. Les politiques ou conseillers présents étaient eux-mêmes déjà sensibilisés à la question, par leur passé et/ou leur présent professionnel. Les rencontres individuelles avec les cabinets tenteront donc de rencontrer cet objectif et de compléter par un échange les idées développées dans nos articles et rapports. Le dernier objectif portait sur le genre et ses dimensions dans le travail social. Si la question était sous-tendue par l’objet même de la rencontre, à savoir de retrouver l’équilibre entre les exigences de résultats quantitatifs – nécessaires, mais survalorisés – et les exigences d’un travail social de qualité – nécessaires, mais en grande partie passées sous silence, nous avons choisi de rendre plus visible cet aspect au travers de ce rapport.

Les suites apportées par Flora

L’asbl Flora mettra dès le début de 2012 en place un groupe de travail pour développer, de manière transversale et opérationnelle, 4 pistes à déterminer avec le groupe, de façon à les présenter ensuite au monde politique, notamment à la Conférence interministérielle de l’intégration de la société, et au monde associatif. La première réunion de ce groupe de travail auquel vous êtes tous conviés aura lieu le 17 janvier 2012. Elle visera à identifier les pistes que le groupe souhaite co-construire et à établir les modalités de fonctionnement du groupe. Soucieuse de questionner la valorisation du travail social sous un angle complémentaire à celui des différentes fédérations et coupoles, l’asbl Flora se mettra en contact avec celles-ci pour clarifier la spécificité de son approche, au-delà du fait qu’elle est transversale.

Par ailleurs, en préparation et à la suite de la journée d’étude, Flora a initié des rencontres avec les cabinets et parlementaires d’une part dans le but d’échanger les points de vue sur la question du vrai travail, et d’autre part pour questionner avec eux la méthodologie à élaborer pour une co-construction avec le politique. Un travail avec les administrations sera également initié, d’une part pour évaluer le déroulement de la journée d’étude et son impact sur le travail administratif, et d’autre part pour échanger les points de vue sur la question du vrai travail. Le travail avec les cabinets, les parlementaires et les administrations sera rapporté via notre newsletter dans le courant de l’année 2012 et aura certainement une influence sur l’organisation des journées Flora à venir.