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Co-construction de systèmes collectifs d’entraide

Des mots aux gestes, aller et retour

Le terme « co-construction » est à la mode. Théoriquement pourtant, le concept reste flou. Il prête à des interprétations variées, voire même contradictoires. A travers ses outils, ses travaux de recherche, Flora asbl prône la co-construction depuis toujours. Mais dans un contexte économique, politique et associatif en évolution, nous sentons le besoin de rafraîchir nos propres définitions. De rappeler ce à quoi nous tenons. Nous abordons ici la question au départ de trois initiatives d’entraide portées par des femmes dans des contextes associatifs divers (insertion par le logement, éducation permanente, cohésion sociale)(1). Quand on l’approche non pas en général mais au cœur de groupes et de situations spécifiques, la co-construction se révèle une pratique exigeante. Elle oblige les femmes impliquées à se saisir, collectivement, de questions qui les concernent, à établir ensemble des modes de coopération et de décision qui leur conviennent mais aussi à se relier, voire à co-opérer, au-delà du groupe, avec des acteurs animés d’autres logiques. A ce titre, les pratiques collectives d’entraide co-construites sont des expériences politiques en soi.

DES SAVOIR-FAIRE QUI SONT DES SAVOIR-COMPOSER

Chaque expérience collective co-construite est localisée dans le temps et dans l’espace mais aussi dans un champ d’expérimentation et un paysage institutionnel particuliers. Même lorsqu’elle fait rupture avec ce qui la précède, elle ne nait pas de nulle part : elle prolonge des gestes antérieurs, hérités d’ici et d’ailleurs. Chacune de ces expériences est portée par un groupe spécifique, pas toujours fixe. Un assemblage d’individus qui ont leurs histoires, leurs désirs propres. Aucune n’est reproductible telle quelle. La co-construction d’une action collective est donc une pratique qui se fabrique au cas par cas, grâce à des savoir-faire qu’on pourrait décrire comme des « savoir-composer »(2). Car il s’agira bien d’articuler, de faire tenir et de faire agir ensemble des acteurs aux approches, horizons et champs de compétence pluriels. Tant au sein du groupe lui-même qu’entre les différents niveaux de réalité (et de pouvoir) qu’il relie.

Les savoir-composer s’expérimentent, s’éprouvent dans le vif de l’action. D’où l’importance de développer sur la co-construction une forme de pensée qui s’appuie sur les pratiques des acteurs. Qui s’élabore en actes. Bref : une recherche-action. Les initiatives bruxelloises présentées dans cet article sont toutes nées du secteur associatif. Nous aurions pu les trouver ailleurs, dans des formes de coopération plus spontanées, qui se développent entre voisins, en famille ou entre groupes affinitaires. Mais les contextes institutionnalisés nous font voir que la co-construction d’actions collectives se conçoit, au minimum, à trois échelles : 1. Il y a création conjointe des actions par le groupe, composition d’un « nous » agissant. 2. Dans ses actions, ce groupe se lie à d’autres acteurs, associatifs ou non. Il tisse des liens, mobilise des ressources (matérielles ou immatérielles, spatiales, temporelles, …) œuvrant là à un autre travail de composition. 3. A différents stades de son développement, le groupe étendu engage (ou pourrait engager) un processus de co-création avec les institutions, pouvoirs publics et superstructures (lois, codes, administrations) auxquels toute action collective se rapporte inévitablement. Que ça se fasse, d’ailleurs, en opposition ou dans une volonté de collaboration. Chaque initiative d’entraide co-construite peut donc se lire comme un nœud à plusieurs couches, pratiquant des « savoir-composer » à ces trois niveaux. Pour éclairer chacun de ceux-ci, nous partirons à chaque fois d’une expérience bruxelloise différente.

1. COMPOSER LE COLLECTIF

Maison Mosaïque de Laeken(3), anno 2013. Dans le sillage d’une réflexion autour d’initiatives solidaires, enthousiasmées par la possibilité d’investir un étage inoccupé de la maison -le grenier- plusieurs femmes lancent le projet d’un espace dédié à la solidarité. Un lieu pour échanger des vêtements, des jouets et du matériel de puériculture. Un lieu où, pour résister à l’austérité ambiante, on penserait l’économie au sens large à partir de la notion d’entraide, d’échange non marchand. En juin 2013, le grenier de la solidarité est prêt à fonctionner. Qu’est-ce qui lie les femmes qui, pendant plusieurs jours, ont débattu, ont joyeusement collecté les objets et vêtements, nettoyé, repeint, aménagé et décoré (uniquement à partir de matériaux récupérés !) la friperie solidaire du grenier ? Sur base de quoi ce collectif s’est-il composé ? Le collectif du grenier n’est pas fixe. Il ne se base pas sur une identité commune, pas plus qu’il ne repose sur l’identification d’un problème préalable et partagé. Le groupe est composé de femmes aux situations familiales et socioprofessionnelles variées. Ce qui les lie entre elles, c’est un désir d’expérimenter.
Le groupe est soutenu par la coordinatrice de l’association. Dans le cadre de ce projet, créé et porté par les « femmes de la maison », on cultive une forme d’équilibre entre la position de la salariée de l’association et celle des autres actrices du grenier. De nouveaux types de collaborations sont inventés, qui tiennent forcément compte des ressources et contraintes spécifiques de chacune (en termes de disponibilités, de marges de manœuvre), redistribuent les rôles et les degrés de responsabilité. Comment s’y prend-on pour effectivement redistribuer les rôles ? Qu’en retirent les unes et les autres ? Qu’est-ce qui conditionne la réussite d’un tel projet ? C’est dans chaque acte de la progressive mise en place du grenier, puis de son occupation, que tout se joue. Or, ce qu’on connait des projets, c’est souvent ce qui en est dit après. Une fois qu’ils ont « abouti ». Accorder une attention aux processus, décrire par où les groupes passent, ce qu’ils rencontrent et surmontent en chemin permet de rehausser la portée politique de ce qui se vit dans le feu de l’action. La mise en récit du projet devient alors un outil dont l’objectif n’est pas de fixer le dynamique ou monter en généralité(4) le spécifique (en faisant de chaque expérience un exemple à suivre) mais de montrer et manifester la réalisation d’un mouvement en marche.

2. COMPOSER ENTRE COLLECTIFS

En novembre 2012, un groupe de femmes liées à la maison d’accueil " La maison Rue Verte" (5) entame une réflexion collective sur les possibilités d’entraide offertes par le partage d’un lieu de vie. Au fil d’un partenariat noué entre la Maison Rue Verte et l’Union des Locataires d’Anderlecht-Cureghem (ULAC) (6) -toutes deux préoccupées de rechercher des solutions solidaires et durables à la crise du logement- le projet de création d’un habitat solidaire prend forme. Participantes et salariées des associations partenaires se mettent à élaborer ensemble les bases matérielles et philosophiques d’un lieu qui permettrait de combiner la vie en cellules familiales autonomes, le partage communautaire de certaines tâches et l’émergence de projets collectifs, liés aux enfants notamment. Un an plus tard, 6 familles emménagent dans un immeuble à appartements de la place Lemmens à Anderlecht, mis à disposition par la commune, géré et rénové par l’ULAC. Leur installation marque à la fois un premier aboutissement, une réussite, et le nouveau point de départ d’une aventure collective qui va associer, sur le long terme, plusieurs familles, plusieurs associations et acteurs locaux.

« On est là pour évoluer ensemble, pour se donner les moyens d’y arriver ». Ici aussi, les salariées de l’ULAC et de la Maison Rue Verte impliquées dans le projet cherchent à éviter les positions surplombantes ou pédagogiques. Les habitantes se sont constituées en Conseil (« Les clés du bonheur ») et se sont elles qui, accompagnées par deux salariées de l’ULAC, prennent les décisions importantes concernant l’évolution du projet et la vie en commun. Le partenariat associatif qui a donné naissance à l’habitat solidaire est composite. Et le groupe, pour se renforcer, cultive une grande ouverture sur son environnement. Il est constamment en recherche de nouvelles alliances (7) susceptibles de le nourrir et de le renforcer. L’habitat solidaire ressemble de plus en plus à un enchevêtrement complexe et bouillonnant d’acteurs (d’actrices, surtout) mûs par des logiques d’action variées, pouvant se renforcer. L’action collaborative, à l’échelle non pas « du » mais « des » collectifs est toujours articulation complexe de différentes logiques, pratiques et imaginaires. Dessiner la carte des acteurs associatifs, institutionnels, administratifs reliés par « les clés du bonheur » et des rapports qui se nouent entre eux permettrait de rendre visibles les liens qui renforcent et ceux, éventuellement, qui fragilisent ou font défaut. Une telle cartographie rendrait manifeste un autre niveau de la co-construction d’initiatives collectives, celui où un groupe se met à composer avec les mondes multiples qui l’entourent.

3. COMPOSER AVEC LE POLITIQUE

Au croisement des champs de l’éducation permanente, de la cohésion sociale et de l’insertion socioprofessionnelle, l’asbl Infor-femmes (8) organise des cours de préformation (9), des cours d’alphabétisation et, parallèlement, propose la pratique du français oral à travers la réalisation de projets citoyens co-construits par les participantes. Dans le cadre de ces séances, l’apprentissage de la langue devient prétexte à élaborer ensemble des réflexions et des actions qui interrogent les modes de fonctionnement de la société actuelle. Depuis septembre 2013, un nouveau groupe de femmes se retrouve chaque semaine avec la volonté de profiter de la table de conversation pour se faciliter la vie. Une des voies qu’elles explorent pour l’instant : mettre en place un réseau d’échange d’info, permettant à chacune de faire profiter les autres de ses bons plans bruxellois en lien avec des questions très quotidiennes comme le logement, le bien-être, la santé, les lieux où acheter moins cher,… . Ici encore, le groupe est composite. Les participantes ont connu des parcours migratoires, en apprenant le français, elles cherchent à améliorer leur vie ici. Leur niveau de connaissance de la langue et leur situation familiale sont variés.

Quelle place ce type de micro-intervention pourrait-il prendre dans le cadre d’une action concertée de lutte contre la pauvreté associant publics, associations et services publics ? Le politique pourrait-il renforcer et valoriser des initiatives de ce type dans la mesure où elles contribuent, par l’entraide, à lutter contre l’exclusion, voire même contre la pauvreté ? La question peut sembler naïve dans un contexte de crise qui se traduit notamment par une réduction des financements de l’associatif et de désengagement de l’Etat. Elle est paradoxale en cette période « austère » où, via les logiques de l’activation, les responsabilités individuelles sont pointées (surtout celles de certaines catégories d’individus, les parents chômeurs en situation monoparentale notamment) et des solidarités collectives sanctionnées (le temps consacré à la construction de solidarités doit forcément rester résiduel, sans quoi il risque d’être considéré comme soustrait à celui voué à la recherche d’un travail salarié). Alors, à quelles conditions et comment les micro-initiatives co-construites peuvent-elles composer avec les services publics de lutte contre la pauvreté ? Pour les associations, les rapports aux institutions se jouent la plupart du temps autour des moments d’appel à projet et d’évaluation. C’est-à-dire des moments où il est question d’objectifs (mesurables) : ceux que l’on vise ou ceux que l’on a atteints (ou non). Emboîtant le pas à Quentin Mortier(10), on pourrait se demander comment construire des modes d’évaluation susceptibles de valoriser (et non seulement d’évaluer au sens de contrôler) les savoirs réels produits par ces collectifs et leurs effets possibles au sein des macro-structures (11). Renouveler les formes de l’évaluation dans le sens d’une valorisation plus que d’un contrôle fait sans doute partie des pistes possibles pour (re-)composer nos liens au politique.

CONCLURE & POURSUIVRE

S’il nous semble important de sans cesse relancer la réflexion sur les mots, et de les raccrocher aux gestes, c’est que le terme de co-construction, comme celui de participation, ou d’évaluation, est passible de capture, de reprise. Comme d’autres, ce mot peut s’en trouver empoisonné (12). Ce qui était ouverture de possibles, de nouveaux horizons de réflexion et d’action, se resserre comme un étau. Ce qui était champ d’expérimentation devient façade ou contrainte, injonction à faire et (surtout) à prouver que l’on fait. La multitude des pratiques et tentatives se voit cadenassée par des mesures et procédures qui les harmonisent et, ce faisant, les standardisent. Les praticiens de l’action collective savent qu’ils naviguent dans un champ plein de promesses, mais aussi dans un champ miné, insécurisant. Les expériences d’innovation sociale par l’entraide et la co-construction impliquent forcément une transgression de certaines frontières, un déplacement des cadres habituels du système. Mise en récit, cartographie des relations, renouvellement des pratiques d’évaluation sont probablement des pistes possibles vers une co-construction de la lutte pour un (autre) monde commun.


(1) Cet article se base sur une recherche-action lancée en février 2013 chez Flora (financée par la COCOM), qui porte sur des initiatives collectives d’entraide impliquant des parents économiquement fragilisés en situation monoparentale. L’enjeu de cette recherche-action est d’imaginer des formes possibles d’une coopération entre parents concernés, organisations de terrain et services publics dans la lutte contre la pauvreté à travers le renforcement et la multiplication d’initiatives collectives –et co-construites- d’entraide. Les initiatives présentées dans cet article sont celles que Flora accompagne dans le cadre de cette recherche.
(2) Nous faisons ici référence au texte du sociologue Bruno Latour « Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer », lorsqu’il décrit les arts politiques comme « les arts par lesquels on cherche à composer un monde commun ». Latour, B. (2011) Il n’y a pas de monde commun, il faut le composer in « Du commun au comme-un (Nouvelles politiques de l’agir à plusieurs), revue Multitudes, n°45 – pp 39-41.
(3) La Maison Mosaïque est un espace de rencontre entre des femmes d’origines diverses. Elles s’y retrouvent pour se former sur des questions qui les touchent dans leur vie quotidienne. Les différentes activités sont mises en place en fonction des besoins exprimés par les femmes et des objectifs d’éducation permanente. Ces lieux fonctionnent dans diverses communes de Bruxelles à l’initiative de l’asbl Vie féminine. Plus d’infos : http://maison-mosaique-laeken.jimdo.com/ et http://www.viefeminine.be/spip.php
(4) Nicolas-Le Strat, P. (2010) « Faire politique latéralement : la fonction intermédiatrice du récit », http://www.lecommun http://www.le-commun.fr/index.php?page=faire-politique-lateralement (mis en ligne en juillet 2010)
(5) La maison Rue Verte accueille, loge et soutient des femmes en difficulté, qu’elles soient seules ou accompagnées de leur(s) enfant(s). Elle développe également différents lieux et projets d’accueil pour les enfants. Pour en savoir plus : http://www.ama.be/ama/maison-rue-verte
(6) L’association ULAC vise l’insertion par le logement et la protection de la fonction de logement dans la commune. Parallèlement, elle œuvre à l’insertion professionnelle de personnes en difficulté sur le marché du travail à travers des projets de rénovation. Plus d’infos sur : http://ulaccureghem.blogspot.be/
(7) Lire aussi : Nicolas-Le Strat, P. "Ecosophie du projet", http://www.le-commun.fr/index.php?page=ecosophie-du-projet [mis en ligne en juillet 2007]
(8) Pour en savoir plus sur Infor-femmes : http://www.inforfemmes.be
(9) Ces préformations adressée à des femmes qui souhaiteraient entamer ensuite des formations en aide à la personne (aide soignante, auxiliaire de la petite enfance, etc.)
(10) Mortier, Q. (2012) « Une autre manière de ‘faire politique’ – co-construction, co-évaluation, co-expertise dans le secteur de l’insertion socioprofessionnelle » in Santé conjuguée, n°61, juillet 2012 – en ligne à l’adresse http://www.maisonmedicale.org/Une-autre-maniere-de-faire.html
(11) Nous renvoyons ici à la recherche action que Flora mène en ce moment sur la valorisation du travail social : http://www.florainfo.be/rubriques/publications/rapports-de-projets/article/la-valorisation-du-travail-social?lang=fr
(12) A ce tire, (re)découvrir, les « ateliers de désintoxication du langage » lancés par la coopérative française « Le pavé » : http://www.scoplepave.org/Desintoxication-du-langage

Crédit photo : Flore Grassiot