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Austérité : quelle place pour les femmes ?

Le 23 avril dernier, l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte et Alternatives à Bruxelles invitaient au Centre culturel Garcia Lorca Irène Kaufer et Isabelle De Vriendt, dans le cadre des mardis politiques. Il s’agissait pour elles de pointer les effets principaux des mesures d’austérité sur les femmes, et de mettre en évidence les pistes pour renverser le mouvement d’une exclusion croissante des plus précaires, qui compte clairement plus de femmes que d’hommes.

Après avoir évoqué la pauvreté à visage féminin, l’écart salarial entre les hommes et les femmes, la précarité des familles monoparentales, encore aggravée dans un contexte d’activation, et le degré de dépendance des femmes. Irène Kaufer a pointé comme exemple les services publics : leur affaiblissement touche triplement les femmes, en tant que travailleuses (elles sont majoritaires dans ce secteur), en tant qu’usagères (par exemple,c’est une majorité de femmes qui utilisent les transports en commun) et enfin, parce que sont elles qui devront reprendre certaines responsabilités (en matière d’éducation, de prise en charge de personnes dépendantes...) qui ne seraient plus assumées par les services publics. Et de souligner la réduction de l’écart salarial dans les pays du Sud, et en particulier en Espagne, qui s’explique néanmoins par une précarisation des hommes plutôt que par l’amélioration des salaires féminins. Deux jours après la conférence, en Belgique, un syndicat organisait une grève pour mettre en garde contre une précarisation du même type, sous le couvert d’une harmonisation entre ouvriers-ères et employé-e-s...

L’asbl Flora, en la personne d’Isabelle De Vriendt, a quant à elle abordé les actions mises en place pour favoriser l’égalité entre les femmes et les hommes, au bénéfice de toutes et de tous. Dans un premier temps, elle a insisté sur l’enjeu de nommer l’invisible – et les invisibles – et d’obtenir des statistiques genrées sur les effets de la crise et des mesures d’austérité, en sachant néanmoins qu’une part croissante de la population – en particulier bon nombre de jeunes – sort des systèmes d’allocations et "disparaissent" des statistiques et du système institutionnalisé de l’aide sociale (voir schéma ci-dessous). Elle a ensuite évoqué les différents actes de résistance à l’austérité : les projets de sensibilisation aux questions de genre et aux causes de l’austérité, qui se déclinent en conférences et en formations, les synergies d’associations féministes, telles que la plateforme socioéconomique féministe, créée en mars 2012 pour questionner les différents cabinets sur l’impact des mesures d’austérité annoncées dans l’accord de gouvernement*, ou la Marche Mondiale des Femmes qui, au niveau de la Région de Bruxelles-Capitale, associe les parlementaires à une approche de la politique sensible au genre. Elle a également souligné qu’à côté de ce travail en réseau des associations de femmes, la question du genre a été institutionnalisée au travers notamment du Conseil pour l’Egalité des chances entre les hommes et les femmes – certes à redynamiser – et de l’Institut pour l’Egalité des femmes et des hommes, et qu’à ce jour, chaque cabinet, au niveau fédéral, est amené à choisir deux politiques de mises en œuvre à évaluer de manière genrée. Il existe donc bien une politique visant à prendre en compte cette dimension. ** Elle a enfin présenté l’analyse genrée du travail développée par l’asbl Flora en pointant le travail productif comme seul axe visible et/ou valorisé dans notre société, au détriment des autres types de travail (travail de soin, travail social et travail pour soi). Avec comme conséquence des déséquilibres et des exclusions structurels qui ne font que s’accroître, puisqu’on s’acharne à vouloir axer toutes les réponses à la crise dans le travail productif et dans le sauvetage des banques.

La parole a rapidement été donnée à la salle, sous forme de questions et de réflexions. Celles-ci portaient tant sur les choix individuels des femmes (travail rémunéré, bénévole ou invisible, au foyer) que sur les statuts qui enferment les personnes dans des schémas (difficile voire impossible pour un-e chômeur-euse d’être bénévole, pour un-e cohabitant-e d’être autonome) et sur l’annulation de la dette. Débat ouvert qui s’est clôturé sur une classification du féminisme en deux catégories, par Irène Kaufer : le fémininisme d’intégration, qui amène les femmes sur le terrain des hommes et dans les mêmes schémas, et le féminisme de rupture, qui installe un nouveau paradigme.

Il est pourtant un troisième féminisme à nommer, le féminisme de transition, que l’asbl Flora cherche à promouvoir. Moins radical sans doute que le féminisme de rupture, il sort de la logique du débat, et de la confrontation, pour inviter à élaborer une société inclusive, impliquant dans la démarche tant les citoyen-ne-s que les associations et les politiques. Il s’agit là aussi, de remettre en question la logique de hiérarchie et de domination pour chercher davantage dans la culture de la participation et des réseaux (comme supports pour tisser des liens entre les différents acteurs d’une société) un moyen de co-construire une société dans laquelle la survalorisation du travail productif et la logique de profit ne peuvent se déployer au détriment de l’humain.

Si la création de groupes de pression se justifie dans des actions d’urgence et face à des mesures ou à des lois qui risquent notamment de renforcer les déséquilibres et l’exclusion des femmes/ Un travail de sensibilisation sur le long terme peut accompagner une société en transition vers un paradigme qui remet l’humain au centre des préoccupations et de l’attention. C’est dans ce sens qu’une association de fait, telle que la Coordination bruxelloise de la Marche mondiale des femmes, recherche, en toute transparence, des alliances parmi les parlementaires, lesquel-le-s, pour partie d’entre eux et elles, sont d’ailleurs issu-e-s du monde associatif.

Se dire en marche vers une nouvelle façon d’être au monde, cela demande aussi d’agir en cohérence avec le dire et de (se) mobiliser dans ce sens. Cela pourrait sembler anodin, mais c’est aussi par de petites touches que les choses, parfois, bougent. Et la première chose qu’on a déplacée, avant de démarrer la conférence, a été la table des conférencières. Elle est en effet vite descendue de l’estrade, afin chacun-e soit au même niveau. Pas de micro, non plus – les voix portent suffisamment dans la salle, à taille... humaine.

Pour suivre, si les conférencières ont rapidement brossé un tableau général de la situation et des actions et institutions qui oeuvrent pour une égalité entre les femmes et les hommes, c’est pour permettre à la salle de participer largement à la réflexion, dans une dynamique participative et dans une relation d’égal-e-s à égal-e-s, José Menendez facilitant les interactions et équilibrant, si besoin était, les interventions. Celles-ci étaient nombreuses, diversifiées et tissaient comme une toile entre toutes et tous.

Bien sûr, il ne s’agit pas de faire de l’angélisme. Le ton est bien à l’inquiétude ; au-delà des questions techniques, une remise en question fondamentale de l’austérité est à l’ordre du jour, dans le sens où celle-ci renforce encore le système économique qui génère, depuis des décennies, des crises à répétition. "Austérité", un mot qui provoque des peurs, sources de frictions et de replis sur soi, loin des solidarités. Et tant qu’on en est à la façon de nommer les choses, il est sans doute opportun de questionner le terme de la "résilience" : capacité de réagir à un choc, certes, mais qui fait... l’économie d’une remise en question d’un système, appelé à muter vers un système alternatif. Lequel, comme l’économie sociale par exemple, valoriserait la diversité tout en veillant à mettre en lien et en équilibre les différentes formes de travail, dans le souci de garantir le respect et la dignité de toutes et de tous.


* La plateforme féministe socioéconomique, composée de nombreuses associations féministes du Nord et du Sud du pays, a demandé et obtenu qu’une étude rétroactive se fasse sur l’ impact des mesures prises depuis la fin des années 1970 sur les femmes et les hommes.
** Au niveau de la Région de Bruxelles-Capitale, un projet vise à développer des politiques pour soutenir les familles monoparentales dans les initiatives solidaires et résilientes qu’elles mettent en place.