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Année de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale : un équilibre

7 décembre 2010

L’année 2010 a été placée sous le signe de la lutte contre la pauvreté dans toute l’Europe. Pour l’asbl Flora, ce fut une excellente occasion de renforcer sa propre mission et vision en tant que réseau. Car il y a encore un long chemin à parcourir…

Le constat que la pauvreté est encore loin d’être reconnue comme un problème structurel de notre société n’est que récent. Ces derniers mois, les infos ont relaté un certain nombre de tragédies humaines. Une mère a abandonné son fils dans une gare, un trentenaire étouffe son père atteint d’Alzheimer, une maman tue son jeune enfant inconsolable car son père ne s’occupe plus de lui… Sans aucun doute, ces nouvelles forment la partie visible de l’iceberg. Ce n’est que lorsque ce type de drames connaissent une fin tragique qu’ils sont portés à l’attention du public. Mais la manière dont ces faits sont rapportés ne nous apprend pas grand-chose sur ce qui a poussé ces personnes à la ‘marge’ de ce qui est socialement acceptable.

Prenons un des ‘cas’. La mère qui a abandonné son enfant dans une gare a été retrouvée et poursuivie en justice. La juge a conclu qu’un signal d’alerte devait être donné : une maman qui laisse son enfant sans défense, la société ne peut pas l’accepter ! Il a octroyé des circonstances atténuantes : la maman avait des problèmes financiers et psychologiques, ce qui la rendait moins apte à prendre soin de son enfant. Si nous appliquons l’analyse de genre du travail à ce raisonnement, nous en apprenons beaucoup sur les caractéristiques structurelles de la pauvreté. Dans cette analyse – développée par l’asbl Flora depuis 15 ans sur base de recherches-actions avec des femmes peu scolarisées – nous examinons dans quelle mesure il existe un équilibre entre les quatre formes de travail : travail de soin, travail productif, travail social et travail pour soi*. Veiller à cet équilibre constitue une cinquième forme de travail. Faisons donc une analyse sociale de ce drame et voyons quels sont les mécanismes de genre qui y sont en jeu.

Pour commencer, dans cette histoire, on ne fait étrangement aucune mention du père. Le soin est présenté comme relevant de la seule responsabilité de la mère. De plus, on établit une relation linéaire entre le travail de soin et les autres formes de travail. Si la mère avait pu solutionner ‘ses’ difficultés financières (travail productif) et ‘ses’ problèmes psychologiques (travail pour soi), elle aurait été à même d’assumer ‘son’ travail de soin. Mentionne-t-on quelque part les besoins et problèmes se situant dans la sphère sociale ? Si au niveau micro – la famille – le père est dégagé de toute responsabilité (ou s’en dégage lui-même), cela ne fait-il pas également partie du problème ? Egalement au niveau macro, la dimension sociale est complètement occultée. Le fait que dans notre société, des personnes doivent porter seules la responsabilité d’un travail de soin qui les dépasse complètement, cela ne nous en dit-il pas tout autant le fonctionnement de notre société que sur ses individus ?

Tant que la partie structurelle (sociale) des problèmes ne sera pas regardée en face, toute lutte contre la pauvreté restera impuissante. Entre le niveau macro aveugle au genre (l’inégale répartition et valorisation des rôles dans la société) et le niveau micro injuste (où les personnes sont laissées à leur propre sort avec leur travail de soin), l’asbl Flora veut mettre en avant le niveau méso en tant que force sociale essentielle. Nous aidons les associations à réunir les personnes précarisées autour d’un parcours ‘du Je au Nous’. Nous offrons un accès à l’espace public à des groupes de femmes (et d’hommes) défavorisées. Dans le cadre de l’Année européenne, nous avons organisé un ‘Agora’ au cours duquel 360 femmes ont pu faire passer leurs messages et contribuer à la Marche Mondiale des Femmes. A côté de cela, les membres de l’équipe ont fait (et font) connaître l’expertise de genre lors de divers fora, conférences, débats et tables rondes.

Si toutes les formations et groupes professionnels – travailleurs sociaux, journaliste, avocat ou juge – étaient plus attentifs à une analyse de genre, ne ferions-nous pas déjà un grand pas en avant dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ?


En enfermant les gens dans leurs propres responsabilités, ils sont structurellement et systématiquement exclus du tissu social dont tout le monde a besoin pour pouvoir construire une vie équilibrée. Le combat contre l’exclusion ne doit donc pas seulement porter son attention sur l’activation et l’autonomisation des individus, mais également sur l’égalité des genres et la durabilité de la société. 2011 sera l’Année européenne du volontariat. C’est peut-être l’occasion idéale pour mettre à l’honneur le ‘travail social’ comme dimension essentielle d’une société durable. Il y a du travail à faire !

*C’est pourquoi le cadre d’analyse de genre du travail est aussi indiqué avec le sigle ‘5-TWIN’, qui signifie “Five Types of Work Integrating Network”. Pour illustrer l’équilibre, nous utilisons une image visuelle. En effet, le langage a l’inconvénient d’être linéaire et donc de toujours mettre en avant une forme de travail et ensuite les autres, qui à son tour peut être vu comme un ordre hiérarchique ou causal. Il s’agit justement de rompre avec la vision limitée de la pensée linéaire et d’appendre à ‘juger’ ou et comment l’équilibre est perturbé, aussi bien au niveau individuel qu’organisationnel ou sociétal.

Anne Snick