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Activation : vers quel marché de l’emploi ?

Il y a quelques semaines, les travailleurs et travailleuses de Ford à Genk perdaient massivement leur emploi pour la simple raison que l’entreprise peut faire davantage de bénéfices ailleurs. Entre-temps, d’innombrables organisations se décarcassent pour « activer » les demandeurs d’emploi sur le marché du travail. Sont-ils les gravatiers de l’économie ? Ou bien peut-on envisager les choses sous un autre angle ?

La nouvelle de la fermeture de Ford Genk est arrivée la veille d’une journée d’étude que Flora organisait sur le thème « Être activé, voie passive ? » (1). Avec des organisations très variées, tant francophones que néerlandophones, nous avons identifié les besoins, les questions et les idées sur le terrain qui concernent l’activation. Pour comprendre pourquoi la notion d’activation entraîne tant de discussions, il est peut-être bon de rappeler brièvement le contexte. Au siècle dernier, les individus - ou du moins les hommes - avaient généralement la perspective d’une carrière à vie qui leur permettait d’entretenir leur famille. À l’époque, la sécurité sociale était une protection pour les ‘revers de fortune’ au cours de la carrière individuelle. Une personne pouvait tomber malade, se retrouver temporairement sans travail ou être trop âgée pour travailler. La sécurité sociale impliquait que la communauté aidait à supporter de tels risques, de sorte qu’ils ne reposaient pas uniquement sur les épaules de l’individu en question.

En outre, le fait que l’on ait choisi d’organiser cette solidarité par la redistribution de l’argent est non négligeable. Celui qui ne peut (plus) gagner un revenu, en raison de la maladie, d’un revers de fortune ou d’un âge avancé, perçoit un revenu de remplacement. En réalité, la notion de ‘sécurité sociale’ est ainsi réduite à celle de ‘sécurité financière’. La solidarité ne consiste pas à garantir aux individus qu’ils peuvent (continuer à) faire partie intégrante du tissu social, même s’ils ne sont plus employés. Au lieu de cela, on met à leur disposition les moyens financiers leur permettant de continuer à acheter des services et des produits et de continuer, dans une certaine mesure, à participer à la vie économique. Le fait que les adjectifs ‘financier’, ‘économique’ et ‘social’ soient presque des synonymes, est éloquent. Il montre la mesure dans laquelle notre idée de l’humanité, de la solidarité et de la société est monopolisée par l’économie monétaire. Celui qui n’a pas d’argent, ne peut manifestement pas être membre du tissu social, et perd sa position sociale. Et pour rétablir ou assurer cette position sociale, il suffit de donner de l’argent. Du moins, cela semble être la logique sous-jacente de la sécurité sociale actuelle.

On le sait depuis quelque temps : distribuer de l’argent ne conduit pas à une forme sociale de sécurité et de solidarité. Cela met la personne en question dans une position purement passive, cela la rend dépendante des autres et engendre une perte de contrôle et d’autonomie. La sécurité sociale sous cette forme conduit donc, dans un certain sens, à une situation sociale incertaine. Le ‘bénéficiaire’ est dans une position de dépendance et il n’a plus aucune chance d’apporter quelque chose à la société. En effet, la solidarité avec les autres a également lieu exclusivement via des contributions financières à la sécurité sociale, et celui qui n’a pas d’emploi, ne peut donc rien contribuer. Le revers de cette forme de sécurité ‘sociale’ est l’effilochage de la cohésion sociale. Mieux encore, celui qui veut exercer une activité à l’extérieur pendant une période de chômage, risque d’être sanctionné. En effet, celui qui se dévoue à la société - au tissu social - est soupçonné de ne pas être disponible pour le marché de l’emploi, de ne pas être libre pour être « employé » pour la maximisation du profit des entreprises. La sécurité sociale est donc très certainement conçue comme une solidarité (comme une forme de travail ‘social’), mais tant qu’elle est uniquement organisée de façon financière, le résultat est donc asocial. Une étude récente a également démontré que l’argent détruit le tissu social (2).

Les politiciens avaient également compris depuis longtemps que l’obtention (passive) d’une allocation est humiliante et condescendante, et que l’introduction d’un peu d’activité serait donc une valeur ajoutée. En outre, suite à des évolutions du contexte, le nombre de citoyens actifs qui contribuent à la sécurité ‘sociale’ est de plus en plus réduit par rapport au nombre ‘d’allocataires’. Le vieillissement de la population, l’espérance de vie de plus en plus longue, mais aussi les restructurations et les délocalisations d’entreprises ont également un rôle à jouer. Si la solidarité ne peut être réalisée que d’un point de vue économique et financier, elle manquera inévitablement à son devoir au moment où nous en avons le plus besoin et lorsque de nombreuses personnes dépendent de la solidarité, notamment en période de grandes crises économiques. La sécurité sociale rend donc les individus dépendants des autres, tandis que le groupe de ces ‘autres’ est de plus en plus restreint et court de plus en plus le risque de devoir compter sur la solidarité lui-même. On comprend intuitivement depuis assez longtemps que le système n’est plus tenable et l’on cherche des solutions.

Pour libérer le demandeur d’emploi ou le pensionné de sa position dépendante et passive, et lui permettre d’être à nouveau ‘actif’, la logique monétaire sous-jacente n’a toutefois pas été rompue. La solidarité équivaut toujours uniquement à une contribution financière, et le travail social (contribuer à la solidarité) ne peut encore être fourni que par le travail productif (apporter sa contribution à la caisse de la sécurité sociale). Si l’adjectif ‘social’ est assimilé à l’adjectif ‘financier’, tandis que le ‘travail’ est réduit au fait ‘d’être employable’ pour la recherche de bénéfices des entreprises, il va de soi que devenir ‘actif’ sera également réduit à devenir ‘employable’ pour la recherche de bénéfices des entreprises. Être actif peut alors seulement signifier que la personne concernée fait des efforts pour être à nouveau ‘mobilisable’ sur le marché de l’emploi. Les seniors doivent travailler plus longtemps, les jeunes doivent attendre plus longtemps la solidarité, et celui qui reste trop longtemps au chômage, voit son allocation rapidement décroître. Et tout cela alors que l’ensemble du fonctionnement de la société a été rendu presqu’entièrement dépendant de l’argent, et que le travail colossal que les individus accomplissent les uns pour les autres est uniquement reconnu comme travail s’il y a échange d’argent. La sécurité sociale est donc une sécurité financière rendue dépendante des efforts consentis par le demandeur d’emploi pour être le plus rapidement et le plus longtemps possible mobilisable pour la sécurité économique des entreprises. Vous suivez toujours ?

Entre-temps, une autre complication est apparue. Autrefois, la sécurité sociale était une sorte de matelas collectif auquel les individus pouvaient se raccrocher en cas de mésaventure au cours de leur carrière individuelle. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de mésaventure individuelle, mais de chômage massif et structurel. Petit à petit, les individus éprouvent également de plus en plus de difficultés à contribuer, par le biais d’un travail salarié, à la solidarité avec les autres, mais aussi à constituer leurs propres droits à des allocations (chômage, pension). Par conséquent, il n’y aura à la longue tout simplement plus assez d’argent pour maintenir cette réalisation strictement financière de la sécurité sociale. Vous penseriez que la politique va réfléchir à la façon de concevoir autrement cette solidarité, et en faire à nouveau une véritable sécurité ‘sociale’, pour échapper ainsi aux pièges financiers ? Mais non, la seule chose que l’on puisse manifestement concevoir est que les chômeurs - qui sont écartés du tissu ‘social’ (c’est-à-dire : économique) - sont davantage encouragés à prendre leurs ‘responsabilités’ et à se rendre à nouveau disponibles pour le marché de l’emploi. Le fait que ce marché de l’emploi n’est plus intéressé par leurs efforts et emploie plutôt des machines que de la main-d’œuvre, ou préfère déménager dans un autre pays, n’est bien sûr pas la responsabilité des demandeurs d’emploi, mais on préfère l’oublier par commodité. Plutôt que d’assumer la responsabilité collective des mésaventures individuelles, la sécurité sociale s’est aujourd’hui transformée en une responsabilité individuelle des conséquences collectives de la recherche de bénéfices des entreprises. Il est donc peut-être trop facile de désigner les entreprises coupables du champ de bataille social que l’Europe devient actuellement. Le fait que le travail soit réduit au travail productif et que cela se déroule dans un contexte monétaire qui les oblige à être compétitifs et concurrentiels, n’incombe pas aux entreprises proprement dites, mais bien à une politique socio-économique qui réduit tout à des valeurs monétaires.

Nous avons la chance que la crise économique ne nous touche pas aussi durement que dans le sud de l’Europe, en Grèce, en Espagne ou en Italie. Il existe également de nombreux projets et organisations qui fournissent de magnifiques efforts pour ‘activer’ les plus vulnérables sur le marché de l’emploi et qui obtiennent de bons résultats. Cela signifie que, pendant un moment, nous pouvons continuer à faire comme si nous étions sur la bonne voie, même si la fermeture d’une usine automobile est un mauvais signe qui montre qu’ici aussi nous sommes touchés par la concurrence économique mondiale. Cependant, il semble y avoir une prise de conscience de plus en plus grande que la concurrence, la recherche de bénéfices et les recettes financières ne peuvent pas être le seul critère de valeur sur lequel la sécurité ‘sociale’ repose. Il apparaît de plus en plus clairement que la concurrence et l’amour du gain font précisément office d’excuse pour priver des centaines de familles de leur revenu d’un seul coup et donc entraîner un désordre social, et ‘en passant’, également épuiser les ressources naturelles et bousiller l’environnement pour les générations futures.

Heureusement, nous observons qu’il existe de nombreuses autres façons novatrices pour les individus de s’organiser afin de répondre ensemble - d’un point de vue solidaire et social - aux besoins des familles. En Grèce, les citoyens ont simplement mis sur pied un troc massif. Plus d’argent ? No problemo, dans ce cas, nous ferons du troc sans argent et nous veillerons à ce que les besoins soient comblés. Imaginez un papillon : une aile représente tous les besoins des individus. L’autre aile représente toutes les capacités et les talents dont disposent les individus et la solidarité qu’ils veulent s’échanger. Tout ce dont vous avez encore besoin, c’est un peu d’inventivité et de créativité pour savoir comment réunir ces besoins et ces talents. Partager des voitures et des triporteurs avec plusieurs familles : une nouvelle pratique économique ! Les clients qui payent des mois à l’avance un colis hebdomadaire (légumes, fruits, produits laitiers, viande,…) à la ferme biologique, et qui étalent ainsi le risque d’une mauvaise récolte sur plusieurs familles au lieu de laisser l’agriculteur payer seul les pots cassés : innovation économique ! Les citoyens qui reçoivent une monnaie complémentaire de leurs autorités urbaines parce qu’ils introduisent de la verdure dans leur quartier et qui peuvent payer le boulanger, le club sportif ou le parc à conteneurs local avec cette monnaie : une pratique économique innovante ! Nous rassemblons les ‘ressources’, talents et capacités afin d’aider chacun du mieux possible. Nous arrangeons le ménage collectif afin que tous nos biens et toutes nos capacités soient mis à la disposition d’un maximum de personnes, sans qu’une poignée d’individus en tirent une grande richesse. Il s’agit également d’une forme d’économie mais nous avons perdu l’habitude de le voir. Nous en sommes arrivés à croire que l’économie est uniquement ‘authentique’ (ou ‘régulière’) si elle contribue aux biens privés d’une poignée d’individus. L’avantage est donc qu’il n’est pas si difficile d’apprendre à voir les choses autrement, et à reconnaître également de nouvelles formes de pratiques économiques dans les initiatives solidaires. Si chaque personne dans votre quartier pouvait imaginer comment rassembler au mieux les capacités et les besoins, vous verriez sans aucun doute des milliers de papillons s’envoler, de toutes les couleurs et de toutes les formes, dans toutes les directions. Jamais en fonçant tout droit sur le prochain ‘objectif’, mais dans la couleur, la solidarité et le réconfort !


(1) Cette journée d’étude a eu lieu le 25 octobre. Les résultats de cette étude doivent encore être publiés. (2) Lietaer, B. (2012a). Monnaies complémentaires redonnent du sens à nos échanges – In : Astruc, L., ®évolutions. Pour une politique en actes. Arles : Actes Sud, pp. 96-116. ; Id. (2012b) Money and Sustainability. The missing link. Axminster : Triarchy Press.