Le compte rendu de la réunion réseau du 25/09/08 mène à une réflexion plus large sur la nécessité d’une re-politisation des organisations actives dans l’insertion socio professionnelle.
Réunion du Réseau Flora
Le 25 septembre avait lieu la réunion trimestrielle du Réseau Flora. Comme d’habitude, l’équipe avait réfléchi à une thématique et une méthode qui soit à la fois nourrissante pour les participant-e-s et pour elle-même. Au niveau des réponses : 6 inscrit-e-s… l’enthousiasme retombe un peu. Mais qu’à cela ne tienne, nous étions prêtes à une rencontre de toutes les dimensions.
Le jour dit finalement 5 personnes extérieures à l’équipe sont effectivement présentes. Le travail peut commencer. Après une présentation de l’état des lieux de Flora, on attaque la question du jour : « Autrement dit, dire autrement / gewoon anders, anders gewoon ».
Objectif
L’objectif était de lire autrement, pour pouvoir dire autrement les problématiques des personnes qui fréquentent les associations. Nous avons commencé par lister une série de problèmes auxquels sont confrontées les femmes qui arrivent dans les centres.
Les problèmes en 30 minutes :
- les critères des décrets OISP/EFT et/ou la réglementation bruxelloise en matière d’inscriptions dans les formations qui sont de plus en plus contraignant et qui laissent de plus en plus de femmes devant la porte des centres. En Flandre il semble que ce soit une réalité présente depuis plus longtemps ;
- les problèmes d’équivalence de diplômes qui ne correspondent pas au marché de l’emploi ;
- toute la problématique sociale qu’il faut prendre en compte avant d’entrer en formation ou en entrant (divorce, assuétude, santé mentale et physique, sortie de prison…) ;
- l’absentéisme lié au problèmes sociaux, qui fait perdre des heures aux organismes de formation que cela met en difficulté, avec comme conséquence le risque de privilégier des gens plus stables ;
- la précarité qui influence la santé ;
- le manque de compréhension des codes de la société belge, alors que dans le cadre de l’activation le temps imparti pour intégrer ces codes est de plus en plus restreint ;
- le manque de temps pour prendre le recul qui permet d’envisager un projet de vie à long terme, alors qu’elles sont en situation de survie plutôt que de vie (cfr rapport « Ont-elles droit à une pension ? ») ;
- moins les personnes sont qualifiées, plus on se base sur leur savoir être. Or ces personnes n’ont justement pas le temps, l’énergie et les ressources pour investir dans ce domaine ;
- la difficulté encore plus grande pour les femmes âgées ;
- le phénomène du soufflé : quand les femmes sortent de formation, elles sont très motivées pour aller à l’emploi, mais après quelques refus, le soufflé retombe, elles ont encore moins confiance en elles qu’avant la formation. Impression renforcée par l’ONEm qui enfonce le clou et renforce leur image négative : elles ont l’impression que ce qu’elles ont fait ne sert à rien, et que c’est leur faute ;
- certaines personnes suivent des formations car elles y sont obligées par le système, mais elles ne sont pas motivées, et ne voient pas l’emploi comme une solution à leurs problèmes, elles sont révoltées ;
- les problèmes des sans-papiers….
L’arbre de causalité
Dans un deuxième temps, en partant d’un problème choisi par consensus, nous avons tenté de créer un arbre des causalités. Il s’agissait d’analyser la question de la demande d’insertion sociale des femmes et du fait que toute une série de personnes n’y ont pas accès. Il en est ressorti un tableau assez complexe qui peut être illustré comme suit :

En clair, quelques grandes lignes issues de cette réflexion :
- Nous faisons le constat qu’il n’y a pas de l’emploi pour tout le monde, en tout cas tel que l’emploi est conçu aujourd’hui.
- Les valeurs du travail déclaré et donc rémunéré (sous entendu que ce serait le seul « bon » travail) et du « tous capables » coincent certaines personnes dans des contradictions insolubles.
- Les personnes qui n’ont pas accès aux codes culturels sont prises dans des doubles contraintes : elles ont besoin de temps pour intégrer ces codes (résultats de toute une éducation pour une personne adulte) et elles doivent trouver de l’emploi le plus vite possible. Le résultat est souvent un échec à l’emploi dans la mesure où la motivation est présente mais les prérequis manquent.
- Les cadres de plus en plus exigeants à un niveau individuel amènent des choix contraints de plus en plus lourds (le choix possible étant souvent de l’ordre du « marche ou crève »). Ces contraintes pesant sur la personne peuvent peser sur l’équilibre relationnel, voire sur la santé mentale de celle-ci, et de ce fait la mettre hors jeu des processus d’insertion. Il n’est plus question dans ce contexte d’envisager une insertion professionnelle réfléchie et durable. Il s’agit plus d’une fuite en avant sans avoir les moyens d’évaluer l’itinéraire le plus adéquat.
En filigrane transparaissaient également les contraintes dans lesquelles sont pris les centres d’insertion socioprofessionnelle. Les conditions d’entrée et les systèmes d’évaluation de leur travail sont tels qu’ils sont amenés, de plus en plus, à sélectionner dès l’entrée les personnes dont ils estiment qu’elles ont le plus de chance de trouver un emploi dans l’économie classique. Cela crée un nouveau facteur d’exclusion dans une société déjà bien productrice d’exclusion.
Après cette analyse par causalité, nous avons tenté de croiser celle-ci avec le cadre d’analyse des différents types de travail (cadre d’analyse Flora) . En séance, cela n’a pas porté autant de fruits qu’espéré, mais cela a permis de reclarifier ce cadre auprès des personnes présentes. A la relecture, le fait de croiser les causes des problèmes avec les sphères d’activité humaine est un peu difficile à faire en un seul mouvement. Les causes des problèmes appartiennent à plusieurs sphères. Il faudrait mener un travail d’analyse plus fin pour identifier quelles causes sont issues de quelles sphères, et comment celles-ci se combinent. A mettre en travail selon les énergies…
Les pistes…
La situation des centres face aux contraintes en constante augmentation rappelle la situation de la grenouille qui reste jusqu’à être cuite dans l’eau chauffée progressivement, mais qui sort aussi vite que possible d’une casserole chauffée à 50°C où on la jette. D’une eau trop froide dans les débuts de l’ISP, on est allé vers une situation plus confortable pour chacun avec une meilleure organisation, une meilleure reconnaissance, plus de moyens… Mais aujourd’hui l’eau ne devient-elle pas un peu trop chaude ? N’est-il pas temps de sortir du bain ou de rajouter de l’eau froide si on ne veut pas cuire tout à fait ?
Flora ne peut pas venir avec une équipe héliportée pour sortir toutes les grenouilles du bain. Mais Flora peut mettre en place une échelle sur laquelle grimper pour évaluer la situation d’un peu plus loin et estimer quelle est la meilleure option. Il s’agit donc pour chaque grenouille de décider si elle veut grimper à l’échelle.
Flora a obtenu pour 2008-2009 un projet FIPI (Fond d’Impulsion des Personnes Immigrées) intitulé « Du je au nous ». L’objectif de ce projet est de sortir des constats et des plaintes individuelles pour en arriver à des revendications collectives à faire entendre à la classe politique. Dans ce cadre nous devons travailler tant avec le public cible qu’avec des acteurs de terrain. Nous sommes encore en pleine élaboration du projet, mais nous pensons que cette action peut aider à repolitiser le secteur de l’Insertion socioprofessionnelle auquel nous participons toutes et tous.