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7 mars 2011


Tim Jackson et Coline Serreau au chevet de notre économie et de la planète


Clés de lecture et pistes pour rendre notre société plus durable

« Durabilité », beaucoup ont ce mot à la bouche. A l’intersection entre économie, société et environnement, le concept interpelle la société civile bien consciente des enjeux, en ce début de millénaire marqué par une économie malade et une planète exsangue. Après une phase de sensibilisation et d’identification des symptômes, les citoyens recherchent des pistes de solution innovantes à présenter aux politiques. Coup de projecteur sur deux acteurs de transition parmi d’autres : le chercheur Tim Jackson et la cinéaste Coline Serreau.

Le temps des présentations

Tim Jackson travaillait dans l’ombre jusqu’il y a un an, tout au moins au niveau du grand public. Il est désormais « docteur honoris causa » de l’UCL (1) et a « commis » - comme ils disent – un ouvrage, Prospérité sans croissance (2), qui donne des clés pour une transition vers une économie durable.

Coline Serreau aime se mettre derrière la caméra et nous livrer ainsi son regard. Au travers de fictions, mais pas seulement. Des solutions locales pour un désordre global s’attache au développement durable en partant d’une analyse de l’agriculture et de son évolution, du siècle passé à aujourd’hui.

Le documentaire de Coline Serreau est sorti en Belgique au même moment que le livre de Tim Jackson. Coïncidence ? Ou convergence ?

Ici sur des marches d’escalier dans un auditoire comble, là dans un fauteuil moletonné d’une salle de cinéma, nous sommes allées à la rencontre de ces personnes qui, à leur manière, tentent de contribuer à un monde plus durable.

De l’absurde au viol

Dans son analyse de notre société basée sur l’avoir et sur une logique de croissance, Tim Jackson souligne, non sans humour, l’absurdité d’un système qui nous pousse à acheter à crédit : « Les gens dépensent de l’argent qu’ils n’ont pas pour des choses dont ils n’ont pas besoin, et cela pour en impressionner d’autres dont ils n’ont rien à faire. » Sans compter qu’au niveau écologique, les ressources de la Terre sont limitées. Mais le monde économique semble faire fi du cadre planétaire et poursuit sa course irresponsable vers le « toujours plus », garantissant ainsi une certaine stabilité au niveau de l’emploi.

Coline Serreau dénonce elle aussi l’absurdité d’un système régi par le PIB, où ce sont les échanges monétaires qui sont valorisés au détriment de l’environnement : une rivière saine (et sauvage) ne « vaut » rien, à côté d’une rivière polluée qui mobilise une foule d’activités humaines : industrie polluante, système d’épuration des eaux, soins aux personnes sensibles à la pollution. Ce voyage en Absurdie a démarré, dans l’agriculture, dans l’immédiate après-guerre. Les industries chimiques et mécaniques développées pendant la 2ème Guerre Mondiale se sont reconverties et ont produit des engrais, des pesticides et des machines, commercialisés pour les agriculteurs. Ceux-ci sont devenus insidieusement et malgré eux des faiseurs d’argent plutôt que des producteurs de nourriture. Et les récentes spéculations sur des produits alimentaires ne sont qu’un symptôme parmi d’autres de l’aliénation de l’agriculteur au règne des échanges monétaires. Les personnes interrogées parlent même du viol de la terre par des machines qui la labourent trop profondément, tuant la matière organique et rendant les engrais incontournables. Sans parler des semences devenues propriété d’industries sans scrupules. Une telle exploitation de la terre et des hommes a provoqué suicides et déplacements massifs de populations vers les (bidon)villes.

Humanité et diversité

Mais tout espoir n’est pas perdu. Oui, on parle encore de « prospérité », et il existe bien des « solutions ». Tim Jackson les situe dans l’humain. L’humain qui se développe dans la tension entre soi et autrui, entre la nouveauté et la tradition. Pour construire les fondations d’une nouvelle économie, il s’agit de reconnaître ces quatre composantes avec, à côté de l’épanouissement matériel, l’importance de l’épanouissement social et de ses corollaires : identité, sens et participation à la vie sociale. Et de citer Peter Victor (3), qui préconise une économie basée sur les services et sur le développement de la technologie verte (« the Green New Deal »).

Chez Coline Serreau, les solutions ne se cantonnent pas à l’agriculture. Bien sûr, la réalisatrice donne la parole à ceux qui militent pour la biodiversité et la proximité dans la culture et le commerce des denrées alimentaires. Mais la diversité crée aussi du vivant au niveau social et humain : pourquoi ne pas revenir à une société où les tâches seraient décloisonnées, de manière à ce que chacun-e garde le lien à la terre ? Pourquoi ne pas diversifier les échanges et s’ancrer davantage dans le local, de façon à réduire les dépendances à l’argent et aux transports de denrées, et donc aux industries, pour rendre ainsi les quartiers plus durables ?

Et Flora, dans tout ça ?

Flora s’attache au volet socioéconomique du développement durable (4). A partir d’une enquête auprès de groupes en insertion, elle a identifié 5 types de travail nécessaire au bon fonctionnement d’une société/ d’un organisme/d’une personne : le travail productif (la production de biens matériels), le travail de soin (le soin donné aux différentes générations), le travail social (la création de réseaux solidaires et le maintien du lien social) et le travail pour soi (le développement personnel). Dans notre société, c’est le travail productif qui est survalorisé, au détriment des autres types de travail. Trouver un équilibre en intégrant ces types de travail sans y établir de hiérarchie, développer une société alliant bien-être social et environnemental est donc un véritable travail – ce qu’attestent notamment les écrits de Tim Jackson et les films de Coline Serreau !

Des pistes à explorer et à promouvoir

La solution, pour Flora, est bien d’élaborer une économie qui intègre le lien social et qui le renforce, en développant une culture d’entreprise axée sur la participation et l’entraide de toutes et tous. Un des moyens de favoriser une telle économie pourrait être, comme le préconise notamment Bernard Liétaer (5), l’instauration de monnaies d’échanges complémentaires à l’argent. Par ailleurs, les entreprises d’économie sociale montrent qu’une économie alternative et participative, ancrée dans le local, est possible dès aujourd’hui (6). Et ce n’est sans doute pas un hasard si les emplois verts se sont développés dans… cette branche de l’économie !

Des solutions existent donc bien. Elles convergent. Reste peut-être aux politiques d’avoir le courage de s’y engager…

Notes

(1) Tim Jackson a été nommé Docteur Honoris Causa de l’UCL le 2 février 2011, aux côtés de Taslima Nasreen qui combat pour la liberté d’expression de toutes les femmes, et de Jacob B. Schramm. Informations et vidéo sur www.uclouvain.be/351968.html.

(2) Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, De Boeck Université & Etopia, 2010.

(3) Peter Victor est un économiste canadien qui a fortement inspiré Tim Jackson dans ses travaux.

(4) L’asbl Flora a produit en 2011 le film d’animation « Pour une société durable » introduit et développé lors de conférences et de formations. La partie en jaune : OK ? Ou ce sera sur le site ? Que penses-tu qu’il faut mettre ici ?

(5) Bernard LIETAER, économiste belge, a notamment écrit The future of money, Random House, 2001. Par ailleurs, les Rencontres internationales Monnaies sociales et complémentaires ont eu lieu à Lyon les 16, 17 et 18 février 2011 et ont été l’occasion de présenter une série d’expériences dans le monde entier.

(6) Luca CICCIA, chargé de projets à SAW-B, propose une analyse de l’ouvrage de Tim Jackson à la lumière des spécificités de l’économie sociale : « Faire l’économie de la croissance ». A lire sur le site www.economiesociale.be

Isabelle De Vriendt