Les intervenant-e-s
La table ronde rassemblait Jérémie Piolat, musicien, comédien, metteur en scène ; Gennaro Pitisci, metteur en scène et directeur du Brocoli Théâtre ; Anne De Clerck, peintre, animatrice d’ateliers d’art plastique ; Brigitte Kaquet, directrice du festival « Voix de femmes » et des femmes participant aux ateliers artistiques au Gaffi. Marie-Rose Clinet, Flora, animait le débat.
Les questions
Les femmes engagées dans une démarche d’insertion sociale et/ou professionnelle qui se trouvent en alphabétisation s’approprient une série de savoir-être et de savoir-faire. Lorsqu’elles peuvent, parallèlement à ces apprentissages, participer à des ateliers de type artistique, elles se découvrent de nouveaux outils d’expression qui contribuent, quels qu’ils soient, à l’amélioration de leur estime de soi et de leur niveau de confiance en soi. Ces facteurs sont extrêmement liés à l’insertion sociale et/ou professionnelle.
Au vu des réalisations artistiques présentées au travers de l’exposition qui est en cours actuellement dans les locaux d’Amazone, au vu des talents révélés par le film visionné ainsi que par les extraits théâtraux joués par les femmes, il semble que ce vecteur artistique soit bel et bien porteur pour (se)découvrir des talents, pouvoir les exercer, voire les faire reconnaitre publiquement. Y a-t-il donc un lien possible entre ces productions artistiques réalisées par des apprenantes en alphabétisation et le monde culturel institué ou le grand public ? Les questions posées aux intervenants de cette table-ronde sont dès lors en quoi l’expression artistique peut-elle être une voie d’émancipation pour les femmes en alpha et quelle place ces créations peuvent-elles occuper dans l’espace culturel institué ?
Les réponses de participantes
Deux femmes apprenantes témoignent de leur cheminement, de leurs débuts en cours d’alphabétisation, de l’encouragement reçu à oser s’exprimer, à la rencontre avec l’outil qu’est le théâtre pour aboutir à la scène et à l’expression en public. « La vie est faite pour apprendre », nous disent-elles et l’on mesure leur fierté quant à l’énorme chemin parcouru.
Les réponses d’artistes animateurs d’ateliers avec des femmes
Pour Jérémie Piolat, l’angle de vue qu’il privilégie est l’ouverture à ces différentes richesses culturelles. Que ce soit en cours d’alpha ou en atelier artistique, il s’agit avant tout de reconnaître le bagage culturel dont chaque femme dispose pour pouvoir le faire s’exprimer. L’une s’exprime par métaphore, forte des histoires entendues dans l’enfance, une autre rythme sa parole… Et ce sont ces reconnaissances qui sont à la base du travail de Jérémie Piolat. Pour lui, l’éveil de ces savoirs et les émotions que cela suscite permettent de poursuivre et d’aboutir dans la création. Enfin, pour lui, la professionnalité de ces créations ne fait aucun doute. S’il est vrai que l’on oppose souvent le professionnel à l’amateur, il soutient que « c’est professionnel parce qu’on ne va pas au-delà des moyens qu’on a ».
Anne De Clerk, artiste plasticienne, a eu l’occasion de développer plusieurs expériences avec des femmes en alphabétisation. Proposer un atelier de peinture sans contrainte de présence obligatoire et surtout sans objectif de résultat permet aux femmes de disposer d’un temps pour se poser, pour faire leur propre découverte de la couleur. C’est sans doute positif, mais le plus important, c’est que les artistes viennent visiter l’exposition de leurs propres œuvres !! Actuellement, Anne De Clerck développe un atelier d’arts plastiques en collaboration avec le Festival Voix de Femmes. Cet atelier rassemble une dizaine d’associations. Chaque femme est amenée à choisir sa propre technique de point de départ (broderie, collage, peinture,…) Ici, elles savent dès le début qu’une exposition sera faite des œuvres. Enfin, Anne De Clerck nous dit que le secteur de l’art plastique reste un milieu assez fermé, disposant de ses propres codes très spécifiques et à côté duquel existe un autre circuit dit amateur.
Gennaro Pitisci fait du théâtre aussi bien avec des comédiens professionnels qu’avec des hommes et des femmes « de la rue ». Pour lui, il n’y a pas de différence dans le sens où il s’agit de jouer… En effet, tous les enfants sans exception font connaissance avec le monde de la même manière, par le biais du jeu ! Et donc, jouer ne peut être spécifiquement une aptitude de professionnel. Le but du théâtre c’est de mettre la vie en jeu. Ce qui diffère, ce sont les circonstances de production !!
La base du travail avec des professionnels ou des quidams est la même et jouer répond aux mêmes besoins qui sont de permettre des émotions et de se présenter devant un public. Gennaro Pitisci souligne ensuite que la culture instituée ou l’institution culturelle n’est finalement qu’une petite partie de la Culture. Le théâtre du Brocoli n’est lui-même qu’un simple tiroir dans l’armoire du théâtre-action. Le propre de l’institution culturelle est de créer des tiroirs, des catégories, permettant en effet reconnaissance et financement. Puisque le théâtre-action est reconnu et subventionné en tant que tel, les autres théâtres n’en font plus. Et donc, aboutir à une reconnaissance de la démarche théâtrale menée au sein d’associations, ce serait aussi prendre le risque de catégoriser les choses. Cependant, des directives ministérielles imposent aux institutions culturelles de s’ouvrir aux voisins, au quartier. Gennaro Pitisci constate qu’il reste très difficile de jouer « Missing » en dehors de Saint-Josse, aussi bien qu’il est difficile d’en faire écho dans la presse, ou alors, ce ne sera pas dans les pages « Culture ».
La réponse de la directrice du festival Voix de femmes
Brigitte Kaquet nous apporte son expérience en tant que directrice du festival Voix de femmes, festival qui date de 1991. Ce festival est fondé sur « la diversité culturelle transmise par les femmes ». Il se fait que sa naissance coïncide avec l’émergence et l’attrait pour les musiques du monde. Le festival mélange volontairement artistes confirmées et artistes « roots » en les plaçant exactement au même niveau de programmation et le résultat est très positif. Le créneau des musiques du monde s’est renforcé au fil du temps et il est entré dans l’institutionnel. Le festival crée un espace qui fait que les arts non professionnels puissent rentrer dans l’institution culturelle. D’ailleurs, la presse est réalisée sur l’ensemble du festival et non sur certains artistes plutôt que d’autres.
A partir de l’édition 2005, le festival s’est ouvert aux associations afin que celles-ci amènent leur public au festival. Les espaces réservés aux associations ont permis à des femmes d’être présentes, tout comme les concerts de midi offerts aux associations. Le festival s’interroge également sur la place à laisser aux œuvres créées au sein de l’associatif et a décidé d’ouvrir un créneau « Art et expression ». Pour le prochain festival, des œuvres des associations et des artistes contemporains seront exposées. Une journée des associations aura lieu avec des moments de débat : entre l’Art et l’expression, y a-t-il des limites ?
Le débat avec la salle
A partir des échanges qui ont suivi, nous ne pouvons que réaliser toute la complexité des liens entre ce qui est produit par le monde associatif et le monde culturel. Si l’intérêt de ces deux mondes l’un pour l’autre, phénomène très nouveau, semble bien réel, ils utilisent des codes et des langages bien différents et l’on achoppe forcément sur des définitions qui ne s’accordent pas. Le sens des mots « art », « artiste », « professionnel », et même « culture » est en effet parfois bien différent.
Mais, plutôt que de vouloir élucider la dichotomie entre professionnel et non professionnel, il serait bon de reconnaître ici l’immense travail réalisé par les personnes qui créent ainsi que la démarche de celles qui favorisent la création. En effet, le processus qui a conduit aux œuvres exposées n’est-il pas tout aussi important, significatif ? Les intervenants au débat semblent d’accord pour dire que ce processus est véritablement professionnel. Un autre intérêt de faire se croiser les deux mondes est également facteur d’évolution, de la Culture cette fois. En effet, celle-ci a sans doute beaucoup à gagner de se laisser pénétrer par des créations différentes…quoique, certains diront que ces créations doivent justement rester « en marge » de la Culture, pour mieux lui faire résistance.
Les femmes témoins du Gaffi sont claires, quant à elles : elles ne demandent qu’à poursuivre dans la voie ouverte !!
Anne Gauthier Return