Le 27 avril dernier a eu lieu la conférence “Pauvreté et vieillissement”. Flora et l’association EVA, membre du réseau Flora, y ont reçu une tribune. La sensibilité au genre dans le débat sur les pensions serait-elle à l’agenda ? La mayonnaise du genre et des pensions prendrait-elle forme ?
La conférence, à l’initiative de la Fondation Roi Baudouin et ‘Pour la Solidarité’ était organisée dans le cadre d’un projet européen PROGRESS. Divers ateliers, basé sur une méthode participative, ont abouti à des recommandations politiques autour de 4 thèmes. L’atelier “politiques des pensions” a mandaté Flora pour son expertise tandis que l’atelier “habitat” donnait à nouveau un forum à la maison Biloba, un projet conjoint de EVA, organisation membre de Flora, et La Maison Médicale de Schaerbeek, qui aménage le soin aux personnes âgées dans un quartier défavorisé.
Le modèle économique a ses limites
Certaines théories décrivent le contexte actuel des pensions. Une enquête de l’Office national de planification a examiné la relation entre certains paramètres économiques et le niveau des pensions, non seulement en Belgique mais aussi dans les pays voisins. La théorie économique la plus usitée tend à dire que « au plus grand est le gâteau, au plus il y aura à partager ». Mais les chiffres prouvent que ce n’’est nullement le cas. Dans certains pays dont le produit intérieur brut (PIB) est élevé, les pensions sont relativement faibles, alors que d’autres pays ayant un indice plus faible ont des pensions parfois plus élevés. Autre croyance que les statistiques remettent en cause : l’emploi entrainerait une hausse des pensions. Un taux d’emploi élevé à l’échelon national ne garantit pas des pensions plus élevées, et vice versa. La conclusion de l’orateur était "l’économie devrait être modeste". Pour combattre la pauvreté chez les seniors, une politique de redistribution sera plus nécessaire qu’une politique économique ou une politique d’emploi. Pour répondre en terme d’analyse de genre dans l’emploi aux besoins des seniors, il faudra mettre l’accent sur le travail de soin et social, sans survaloriser le travail productif, souvent associé au monétaire.
Un second orateur a présenté une enquête du Centre pour la politique sociale. Cette recherche a comparé le niveau des pensions en Belgique et dans les pays voisins par rapport aux chiffres de la pauvreté. Mais soyons attentif, car selon la définition de la pauvreté, les conclusions peuvent différer. Si l’on fixe la limite de la pauvreté à 60% du revenu moyen, alors 12% de la population active en Belgique risque la pauvreté. Et ce chiffre monte à 21% pour les plus âgés. La différence est encore plus marquée pour les 75 et + qui subissent de règles plus anciennes pour leur pension.
Depuis lors, le revenu individuel garanti aux personnes âgées a augmenté plus rapidement que, par exemple, le salaire minimum vital ou le chômage. Lorsque l’on prend en compte les besoins matériels réels, cela va à l’avantage des personnes âgées par rapport à la population active. C’est en grande partie a expliquer par le fait que de nombreuses personnes âgées sont propriétaires de leur logement. Selon cet orateur, les principales causes de la pauvreté pour les personnes âgées ne proviennent pas uniquement du système des pensions mais principalement du coût élevé du logement et des soins de santé. L’orateur a donc appelé à un partage équitable du fardeau du vieillissement.
Une ouverture pour le genre
Ce qui est intéressant dans cette théorie, c’est que cela rend visible la distinction entre « répondre à des besoins (matériels, logement, soins de santé) » et revenu monétaire. Dans notre société, le travail productif est principalement régulé par des stratégies monétaires.
Les gens qui ont des difficultés à satisfaire leurs besoins matériels (logement, chauffage, …) peuvent obtenir une compensation financière (réduction de loyer, chèques énergie…). Il a déjà été démontré que cela mène à des paradoxes tels que les pièges à l’emploi et autres risques pour les familles monoparentales. La définition du travail productif en termes de « réponse à des besoins » ouvre plus d’opportunités pour chercher des solutions collectives. En termes d’analyse de genre dans l’emploi, cela signifie que le travail productif peut être renforcé lorsqu’il est mis en relation avec le travail de soin et le travail social, et vice-versa. En organisant collectivement - par exemple au niveau des services de proximité – une prise en charge des personnes âgées, on permet de satisfaire leurs besoins en évitant une dépendance exclusive face aux décisions des pensions ou autres revenus individuels ou face à toutes autres ressources financières. La maison Biloba, crée par EVA, représente un exemple type de ce soin collectif au niveau des services de quartier. Ce projet veut rendre visible, dynamiser et valoriser ces services collectifs.
Encore du pain sur la planche
Bien que les lectures théoriques contiennent un nombre intéressant d’indices pour une approche genrée de la pauvreté et du vieillissement, la conférence elle-même n’était pas directement organisée autour d’une analyse genrée. En d’autres termes, participer à cette conférence apparait comme un « rôle » pour certains groupes de personnes, et dans lequel d’autres ne se retrouvent pas. Les personnes en situation de pauvreté ont, en effet, brillé par leur absence. La plupart des participants étaient des personnes âgées qui craignaient une baisse de leur niveau de vie due au taux des pensions et/ou un allongement de la durée de travail en vue d’une pleine pension. Les recommandations politiques ont été formulées démocratiquement par la majorité des personnes présentes, mais sans prendre en compte les expériences et les besoins des personnes sous-représentées lors de la conférence. Est-il difficile d’obtenir la participation des gens en situation de pauvreté à une telle conférence ? Bien sûr. Mais est-il impossible de les faire participer et de leur faire prendre une place de citoyen au sein de l’espace public ? Bien sûr. Est-ce cependant impossible de les laisser participer et de leur laisser prendre leur place de citoyen ? Bien sûr que non. Tant la maison Biloba et les projets de Flora “Du Je au Nous” et “Des ponts vers la participation” montrent que c’est possible. Ces projets fournissent un cadre ou un processus (qui n’oublient pas les différences de rôles joués dans la société par les femmes et les hommes) qui permet non seulement la participation mais qui permet également aux personnes de développer des solutions alternatives à leurs problèmes.
Vers un nouveau cadre
La conférence a donc été dans un sens (peut-être par inadvertance) une lecture intéressante de la façon dont le débat public sur la pauvreté et le vieillissement doit être menée. Actuellement, les pensions ne sont pensées qu’au travers du travail salarié. Le problème fondamental se situe au niveau d’un débat qui exclut ceux qui ayant vécu toute leur enfance dans la pauvreté, avec l’image d’un avenir impossible, ne se reconnaissent pas dans une discussion autour de l’acquisition d’une “retraite complète”.
Si le Centre de recherche de politique sociale a montré que les pensions en Belgique n’étaient pas si modiques, il a surtout montré que c’est la répartition des pensions entre les groupes de personnes qui est problématique. Et c’est là que le débat doit démarrer. Il est difficile d’avoir un débat sain lorsque les gens autour de la table ne remettent pas en question le système actuel des pensions, mais se plaignent des conditions du système (nombre d’années nécessaire pour une allocation de retraite). Un tel débat ne conduit pas à un régime des pensions plus juste et plus démocratique. Même si Flora a eu la possibilité de mettre en lumière les mécanismes d’exclusion du système des pensions par les analyses de genre, les recommandations politiques issues de la majorité des personnes présentes, ont au final un manque à combler. Elles ne seront pas le reflet exemplaire de la réalité sauf bien sûr si tous les acteurs autour de la table déterminent comme fondamental le problème de genre, le fait que certains groupes sont systématiquement exclus de certains rôles, et pour lequel des solutions doivent être trouvées. Flora se doit alors d’agir sur tous les fronts possibles et ainsi trouver des partenaires qui sont disposés à intégrer le genre comme un principe pour plus de durabilité et pour une société plus juste. Tisser ensemble une société juste et durable, tel est le défi pour Flora !