E-COULISSES : Centre d’expertise » Ne pleure pas, hurle !
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3 septembre 2010


Ne pleure pas, hurle !


Gérer les émotions pour construire l’égalité

Alors que la troisième action internationale de la Marche mondiale des femmes entre dans sa dernière phase, le titre-slogan d’un livre paru dans les années ’70 m’est revenu en mémoire (1). Au vu des inégalités persistantes, il m’a semblé que le slogan gardait toute sa pertinence de nos jours et que le revisiter à la lumière de l’intelligence émotionnelle ne serait pas un luxe. Et si la gestion des émotions était la voie royale vers l’égalité ?…

Dénonçant le scandale de la sous-représentation des femmes aux postes politiques à responsabilités, Eliane Perasso appelait les femmes à quitter le registre des lamentations ("ne pleure pas") pour entrer dans celui des revendications ("hurle"). Autrement dit, si l’on se réfère à l’intelligence émotionnelle, elle incitait les femmes à se laisser aller à la colère, émotion pertinente face à l’injustice, plutôt qu’à se confiner dans la tristesse, qui sert à accepter l’inéluctable. Conseil judicieux lorsque l’injustice présentée comme "naturelle" n’est pas inéluctable du tout !

Mais "tu n’as pas à être triste quand tu devrais être en colère" est plus facile à dire qu’à mettre en pratique.

Si les femmes privilégiaient - et privilégient encore - la plainte, c’est qu’elles sont éduquées dans l’idée que se fâcher, ce n’est pas bien pour une fille tandis que pleurer, c’est normal. Si face à un comportement d’autrui qui lui déplaît, la fillette a le choix entre une punition si elle tape du pied et un câlin si elle se met à pleurer, elle comprend vite quelle stratégie est payante. Et elle entre par la grande porte dans les sentiments parasites, en l’occurrence en s’habituant à ressentir et exprimer un sentiment de substitution qui lui évite de vivre l’émotion réelle, moins acceptée par son entourage et donc plus difficile pour elle.

Qui pis est les femmes interagissent avec des hommes à qui les mêmes éducateurs ont fait croire symétriquement qu’être triste ou avoir peur, ce n’est pas bien pour un garçon, alors que s’affirmer ou même se montrer agressif, ça, c’est viril.

Or donc, imaginons qu’avec un travail sur elle-même, une femme s’autorise à ressentir de la colère face aux injustices qu’elle subit dans la société à commencer par dans sa propre maison et qu’elle fasse de cette colère un moteur pour exiger des changements. Il y a de fortes chances pour que l’homme en face d’elle substitue à la juste émotion qui conviendrait face à la perte inéluctable de ses privilèges, à savoir la tristesse, un sentiment parasite de colère qu’il extériorisera sans ménagement. En réaction, la femme pourra soit poursuivre l’escalade de la colère, soit plonger dans l’autre émotion qui lui est autorisée : la peur. Et voilà comment se construit une "solution" perdant-perdant !

Si malgré toutes les argumentations documentées, malgré tous les chiffres accablants et malgré tous les grands principes constamment réaffirmés, l’égalité entre les hommes et les femmes ne progresse qu’à tout petits pas et est toujours susceptible de régresser, c’est sans doute parce que l’intelligence émotionnelle des femmes et des hommes est insuffisamment éduquée, parce que ni les uns ni les autres n’ont appris à gérer leurs émotions.

"Ce n’est pas la raison qui guide le monde, ce sont les émotions", dit Isabelle Filliozat (2). Comme le racisme ou le nationalisme, le sexisme est une réponse à des émotions qui ne peuvent pas être ressenties et qui ne peuvent pas se faire entendre. A contrario, donner leur place aux émotions, c’est trouver un langage commun, puisque dans les mêmes situations, tous les êtres humains ressentent les mêmes modifications physiologiques dans leur corps.

Il faut que les femmes et les hommes apprennent à décoder les sentiments parasites qui entretiennent les inégalités en dressant des barrières psychiques plus hermétiques que tous les murs physiques. Il faut que les femmes et les hommes apprennent à mettre des mots sur leurs émotions authentiques et deviennent capables de dialoguer à propos de leurs ressentis. C’est LA condition pour que les femmes que les hommes deviennent des individus autonomes capables de nouer des relations harmonieuses.

(1) Eliane Perasso : Ne pleure pas, hurle ! Editions Stock, 1973
(2) Isabelle Filliozat : L’intelligence du cœur. Editions JC Lattès, 1997

Marie-Rose Clinet