Travailler à l’équilibre de la société
2010 n’est pas seulement l’année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, mais c’est aussi l’année internationale de la biodiversité. La biodiversité, c’est la garantie d’une diversité dans les ressources naturelles, dans un monde qui a tendance, par des monocultures, à épuiser la terre par une surproduction. Cette tendance au « tout à l’efficacité » s’observe aussi dans les rapports sociaux régis par la production de biens et de richesses, ce qui a un impact sur la société et le vivre-ensemble, et crée déséquilibres et exclusions. Alors qu’il est essentiel, pour la durabilité de notre société, de garantir l’équilibre entre le travail productif, le travail de soin, le travail social et le travail pour soi, la tendance est d’aller à une survalorisation du travail productif, de l’efficacité, au détriment parfois des liens sociaux et du bien-être personnel. L’asbl Flora, engagée dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, s’emploie à relever et à rendre visibles les paradoxes dans tous les domaines de la vie sociale, de manière à aller vers plus d’équilibre et vers une société durable, basée sur une dynamique inclusive.
Associations d’insertion à la recherche d’équilibre : une réflexion sur la langue et les langages
Ces derniers mois, l’asbl Flora s’est plus particulièrement penchée avec les travailleurs de terrain sur la communication avec et au sein de groupes de personnes précarisées, d’origine étrangère ou non. Comment envisager les apprentissages liés à la langue et aux langages de manière à ce qu’ils garantissent harmonie et équilibre, tant pour les personnes que pour l’association d’insertion socioprofessionnelle ? Les échanges de pratiques des formateurs-trices et des coachs, nourris par des mises en situation, nous ont permis d’ébaucher des réponses, tant sur les conditions d’une communication optimale que sur la place de la langue étrangère et des codes dans l’association, en fonction des objectifs de celle-ci et de ses priorités. Voici un aperçu de notre réflexion…
« Goedendag en welkom in de vorming Nederlands ! »
Rien de tel que de se mettre dans la peau de l’autre pour poser un regard sur ses propres pratiques. Dans un des ateliers proposés par Flora, les participantes ont été amenées à jouer les apprenantes d’origine étrangère, avec la consigne de parler exclusivement la langue du cours, qui n’est donc pas leur langue maternelle. L’exercice, suscitant la surprise et générant une certaine tension – sinon une tension certaine – a duré une vingtaine de minutes. Point de départ pour approfondir la réflexion, dans le confort d’une langue qu’on maîtrise, à partir des points de vue croisés de la formatrice qu’on est et de l’apprenante qu’on vient de jouer.
Maîtriser la langue : condition sine qua non pour un fonctionnement formatif ou professionnel efficient ?
Quels que soient l’association et son public-cible, une (meilleure) maîtrise du français (1) est un des objectifs de l’association – et, souvent, du public-cible -, puisque cette maîtrise facilitera la mise à l’emploi du-de la stagiaire et, plus globalement, son insertion dans la société. Déjà au sein du secteur de l’insertion socioprofessionnelle, le niveau de langue des candidat-e-s stagiaires est un des critères de sélection pour intégrer les candidat-e-s ou les réorienter dans des structures d’alphabétisation. L’objectif est donc clair : pour que la formation soit « rentable », il faut enseigner la langue officielle, et cela, de manière efficace. Oui, mais comment ?
« Chez nous, on ne peut parler que le français »
La place réservée au français varie d’une association à l’autre, mais également d’un cours à l’autre, en fonction des objectifs fixés. Si on impose le français, ici, c’est parce que les heures passées dans l’association sont les seules occasions pour les femmes de le parler, là, c’est parce que c’est ce qui sera exigé sur le lieu du travail, là encore, c’est parce que l’immersion est vue comme la manière idéale d’apprendre une langue, là enfin, c’est parce que c’est le seul moyen de communication partagé par toutes et tous. Les raisons d’une pratique exclusive de la langue officielle sont donc directement liées à l’objectif d’insertion des personnes – au sein de l’association et en dehors de celle-ci. Et pourtant, une optique exclusivement axée sur la productivité peut provoquer des situations paradoxales, dans lesquelles au contraire les personnes en insertion risquent de perdre confiance en elles (atteinte au travail pour soi) ou d’entrer en conflit avec d’autres et/ou avec le-la formateur-trice (atteinte au travail social). Comment éviter ces paradoxes et en même temps avoir une ‘productivité’ suffisante ?
« Je n’étais plus moi-même, je me sentais en détresse »
Il apparaît que, dans un contexte où l’on est amené-e à s’exprimer et à évoluer dans une langue étrangère, on adopte une attitude différente vis-à-vis des autres ; on peut aller jusqu’à affirmer que l’identité se modifie en fonction de la langue qu’on parle. Non seulement parce que la langue induit une façon de penser et de voir le monde particulière, mais aussi parce qu’on a moins d’assurance et d’assertivité quand on doit s’exprimer dans une langue qu’on maîtrise mal : si je n’ai pas les mots, je vais peut-être renoncer à m’impliquer et/ou à me dire ; l’image que je renvoie aux autres et à moi-même est donc différente. Cela génère des frustrations, qui, à long terme, peuvent être réglées par une meilleure maîtrise de la langue, et, à court terme, au recours à d’autres moyens d’expression que la langue officielle, écrite ou orale.
Par ailleurs, les apprenant-e-s peuvent également se sentir déstabilisé-e-s par l’interdit d’utiliser la langue maternelle : en effet, il arrive souvent qu’ils et elles fassent mentalement et spontanément référence à leur langue maternelle dans le cadre de leurs apprentissages : besoin de repères (linguistiques) auxquels se raccrocher, traduction mentale de la langue étrangère à la langue maternelle, … Ces actes mentaux qui aident les apprenant-e-s à comprendre peuvent pourtant, au vu de l’interdit, entraîner un sentiment de culpabilité voire un blocage dans les apprentissages.
L’interdiction de parler sa langue maternelle peut donc être ressentie comme une atteinte à sa propre intégrité. Intégrité dans tous les sens du terme : ma langue maternelle fait partie de moi ; je suis donc aliéné-e d’une partie de mon identité. Mais je peux aussi me sentir fautif-ve de parler une autre langue que celle(s) du pays. Sentiment de culpabilité qui ne fait qu’amoindrir (encore) la confiance en soi.
« L’interdiction de parler le français, je l’ai vécue comme une agression, ça m’a rendue nerveuse »
Si personne ne remet en question l’intérêt d’apprendre la langue officielle du pays ou de la région, l’interdiction de parler sa langue maternelle peut provoquer des difficultés relationnelles, tant avec le-la formateur-trice qu’avec le reste du groupe. En effet, ce n’est pas par hasard qu’on parle de langue « dominante » : la langue peut générer des rapports de force et donc, des conflits, entre les personnes - formateurs-trices ou stagiaires - qui la maîtrisent (mieux) et celles qui la maîtrisent mal ou moins bien. Ainsi, dans le cadre de groupes mixtes, composés de personnes dont la langue maternelle est la langue officielle et d’autres dont la langue maternelle ne l’est pas, des conflits peuvent naître de cette situation où certaines femmes ont le droit, pendant la pause, parler leur langue maternelle (puisque c’est la langue officielle), tandis que d’autres n’ont pas ce droit – mais le prendront sans doute, s’il n’y a pas de contrôle…
Il est important ici de rappeler que la communication ne consiste pas uniquement en un échange de contenus, mais qu’elle implique également une relation et des émotions . En effet, il est possible que le-la formateur-trice soit vu-e comme une personne intrusive, comme quelqu’un exerçant un contrôle et – indirectement – un pouvoir sur le groupe. Des conflits peuvent alors également naître entre le groupe et le-la formateur-trice.
Former tout en garantissant un équilibre entre les exigences de résultats et les besoins (inter)personnels
Inutile de croire au remède miracle de LA pratique idéale. Rappelons-le, les contextes et les objectifs varient d’une association à l’autre, et même d’un cours à l’autre. Mais il est important que chaque formateur-trice et chaque association soit conscient-e des risques et des paradoxes que peuvent induire des pratiques du « tout à l’efficacité », sa mission étant de garantir l’équilibre entre les besoins de résultats et les objectifs d’insertion sociale et de bien-être personnel.
Mettre du sens dans les pratiques…
Pour que les règles de l’association ou du cours aient du sens, il est intéressant de (se) rappeler où l’on se situe. Le contexte de travail est la formation, et non l’emploi en tant que tel : au même titre que les relations entre formateurs-trices et stagiaires ne sont pas celles d’ employé-e-s à employeurs, les règles établies par l’association ne doivent pas forcément concorder avec celles que l’on trouverait sur le lieu de travail (2). Bien sûr, il n’est pas question d’y permettre tout et n’importe quoi ! Mais il est essentiel d’expliciter le sens d’une règle ou d’une pratique, d’en vérifier (en la questionnant) la légitimité et de nommer les différences qui pourraient exister entre l’association et l’extérieur, au niveau des règles et du rapport à la langue et aux codes.
… et dans ses objectifs
La connaissance de la langue s’intègre dans un parcours d’insertion plus global. Ici aussi, il est intéressant pour chacun de se questionner et de se positionner. Jusqu’où aller dans l’apprentissage ? Quelle place prend réellement la langue sur le terrain, dans l’exercice d’une profession, et au-delà de l’entretien d’embauche ? Quelle place donner à l’apprentissage de la langue et de termes techniques ?
Installer un climat de confiance et de sécurité
En tant que formateur-trice, il apparaît comme essentiel de développer une relation de confiance au sein de la formation et, plus largement, de l’association, de manière à pouvoir offrir aux apprenant-e-s un cadre rassurant dans lequel ils-elles pourront gérer l’instabilité que cela implique de parler dans une langue qu’ils-elles connaissent parfois mal. Dans ce cadre, et pour lever les malentendus qui peuvent s’installer, le-la formateur-trice peut (faire) reformuler et vérifier auprès du groupe si la communication est bien « passée » (tant au niveau du contenu qu’au niveau du ressenti). En deçà, soigner la manière dont on entre en relation (attitudes, non-verbal, intonations, position dans l’espace, …) contribue à installer une relation de confiance entre formateur-trice et apprenant-e-s.
Vers une autonomie des apprenant-e-s
Pendant la formation, donner confiance au groupe en l’impliquant et en l’incitant à s’approprier des attitudes d’apprentissage (linguistiques) lui permet de s’outiller et de gagner progressivement une autonomie, garante de l’insertion sociale de chacun-e. Développer d’autres moyens d’expression (gestuelle, imagée, …), (oser) demander ou chercher des explications pour (mieux) comprendre, impliquer les stagiaires sont autant de pistes pour une (meilleure) communication interpersonnelle, et pour une insertion durable.
Vers une reconnaissance de la diversité
De fait, l’existence d’une langue officielle lui donne un pouvoir que les autres langues n’ont pas. S’il est important de reconnaître la nécessité d’une langue commune, pour communiquer, il est tout aussi important de reconnaître la valeur de la langue de l’autre : nos langues respectives sont de même valeur, mais dans notre région, on est limité à une (ou à deux) langue(s) officielle(s) et administrative(s). Connaître le français, à Bruxelles et en Wallonie, c’est aussi pouvoir développer un moyen de communication commun à toutes et tous, une manière d’inclure chacun-e, quels que soient son origine, sa langue et son rôle dans l’association, une clé pour s’informer et participer à la vie sociale, culturelle, professionnelle et même politique de la région.
Il est également intéressant, dans la mesure du possible et en accord avec les objectifs du cours et/ou de l’association, de faire une place, même minime, à la langue maternelle au sein de la formation, de reconnaître ainsi l’autre dans son identité et de lever, par exemple au moment des pauses, la pression implicite exercée par la langue à apprendre, pression exercée tant sur les apprenant-e-s que sur les formateurs-trices.
Plus globalement, vu la diversité des modes d’apprentissages et des perceptions de chacun-e, être attentif-ve à la manière dont on amène les contenus et favoriser une diversité dans les moyens de communication utilisés sont des pistes pour que chacun-e puisse recevoir le message central du cours. Enfin, quand on parle de communication, on oublie souvent le rôle des codes, codes dont on n’est pas toujours conscient-e et qu’il est pourtant important de (re)connaître pour favoriser une bonne communication, exempte, tant que faire se peut, de malentendus ou de frustrations. Ces codes, multiples et ancrés dans le temps et dans l’espace, il est bon de les nommer, de les rendre explicites. Tant pour mieux se comprendre que pour adopter l’attitude adéquate en fonction du contexte.
Pour une insertion sociale durable
Au sein des associations, les temps de formation en groupe sont l’occasion de créer des espaces de parole, de rencontre et d’échange, vers un dialogue interculturel entre les stagiaires et avec le-la formateur-trice. Cette interculturalité, envisagée au sein des cours, favorisera la rencontre entre personnes qui, naturellement, ont plutôt tendance à rester en terrain de connaissance. C’est en trouvant un équilibre entre les objectifs d’apprentissage fixés (travail productif), l’estime de soi et la confiance en soi, l’envie d’apprendre… (travail de soi) et les liens créés au sein du groupe (travail social), via différents types de langue et langages, qu’on peut espérer que, pendant les moments informels également, les apprenant-e-s (et les formateurs-trices) poursuivent la rencontre, par et au-delà de la langue, et s’insèrent durablement dans la société.
Rapport "Ne me comprends pas mal…"
(1) ou du néerlandais : le même atelier a été mené avec des travailleurs sociaux néerlandophones. Pour plus de clarté, nous n’évoquons pas cette nuance dans le corps de l’article.
(2) Il n’est donc pas certain que l’usage d’une langue étrangère soit interdit sur (tous) les lieux de travail !