Le Ministre flamand de la Culture, Bert Anciaux, développe une politique censée offrir davantage de chances aux personnes issues des groupes "à risques" de participer à des activités culturelles. Kunst en Democratie, une organisation dont l’objectif est de soutenir la politique du ministre, a entièrement consacré sa réception de Nouvel An, le 19 décembre 2007, au thème de la ’participation culturelle’. Flora a été invitée à venir expliquer sa vision originale de ce thème. Kunst en Democratie publiera le texte de cette conférence, mais nous a donné l’autorisation de l’insérer dans Coulisses/n.
Original
Il m’a été demandé d’apporter ici une vision originale de la participation. Puisque mon histoire est alimentée par le travail d’une association originale, cela devrait fonctionner. Je parle bien sûr de Flora, un réseau d’associations qui veulent contribuer, via l’emploi, à l’insertion/la participation sociale de femmes (et d’hommes) peu scolarisé-e-s et précarisé-e-s, et à la promotion de l’égalité des chances pour ces personnes. Par conséquent, Flora agit à l’intersection du genre, de l’économie et de la lutte contre la pauvreté.
En soi, utiliser le "travail" comme porte d’entrée pour des objectifs sociaux est déjà assez original. En effet, l’économie considère les travailleurs (potentiels) comme un "facteur de production" qui peut et doit accroître le gain privé des actionnaires privés. Le recrutement de travailleurs peu scolarisés ou précarisés, ou encore "l’ouverture" de la notion de travail à la "participation à la société" au sens large, est en porte-à-faux avec ces "objectifs privés" et donc, ça ne se fait pas. Ou alors vous devez être prêt à nager en permanence à contre-courant. Pour tout de même y parvenir, un certain nombre d’associations des quatre coins du pays se sont regroupées au sein du Réseau Flora. En tant que réseau, Flora leur offre une plate-forme qui dépasse la logique (de rentabilité) micro-économique dans laquelle elles sont emprisonnées, et crée un forum – littéralement : un espace public, une place du marché – où des thèmes "sociaux" (comme l’égalité des chances, la lutte contre la pauvreté, la participation) peuvent rester à l’ordre du jour.
Paradoxe
Une vision originale donc. Je commencerai d’abord par une question : pouvons-nous vraiment "décréter" la participation ? Imaginez la scène : un homme puissant, escorté par un entourage important, proclame : "Je décrète : vous devez participer et vous participerez. Ne vous hasardez pas à remettre ce décret en cause. Et n’osez pas prétendre que je n’agis pas de manière participative"…
Donc, un certain paradoxe est inhérent à toute activité émancipatrice que l’on met en place pour un groupe cible. Nous poursuivons un objectif, nous orientons les individus dans une direction, nous leur imposons quelque chose dans un certain sens, et ce dans l’espoir de stimuler leur autonomie et leur indépendance. "Imposer des règles" peut se faire de façon plus ou moins déguisée, mais cela ne change rien au fond des choses. Exprimé sans détours, le paradoxe revient à dire : "je vous l’ordonne : soyez indépendants (et arrêtez donc de m’obéir)".
Un tel paradoxe réside-t-il également dans le "décret" sur la participation ? Pour le découvrir, je fais un petit détour par la notion d’"activation", qui recouvre tous les efforts consentis par le gouvernement pour encourager les individus à assumer un rôle actif sur le marché de l’emploi (et dans la société en général). L’idée sous-jacente est que l’on ne doit pas rester dépendant de l’aide sociale, mais plutôt mettre ses talents à la disposition de la société, et ce de préférence en exerçant un travail salarié dans ce que l’on appelle le circuit économique "classique". Pour encourager les individus dans ce sens, un système de formations et "d’encouragements" est mis en place, pour un groupe cible composé de différentes catégories de chômeurs.
L’idée maîtresse est donc la suivante : "vous devez être activé/vous serez activé". Vous vous rappelez votre scolarité : une phrase où le verbe est accompagné de "être" est appelée "passive". Je suis aidé, volé, aimé…chaque fois qu’il m’arrive quelque chose, je subis passivement ce qu’un autre me fait. Qu’en est-il donc de "vous êtes… activé" ? L’activation "me concerne" en tant qu’être passif, ce qui est un paradoxe pour le dire poliment.
En d’autres termes encore : il y a une tension entre le contenu du discours d’activation et l’acte de parole qu’il supporte. L’acte de parole fait référence à ce que l’on "fait" avec un énoncé, indépendamment de son contenu. Je peux, par exemple, promettre, demander, constater, reprocher quelque chose,… Ainsi, la question : "Qui a le temps de faire des gâteaux ?" peut représenter les actes de parole suivants :
une question informative (pour pouvoir réaliser une répartition efficace des tâches) ;
une demande (je n’ai pas le temps, mais quelqu’un peut-il s’en charger ?)
un reproche (qui fait des gâteaux alors qu’il y tant de choses plus urgentes à faire ?)
une question rhétorique, pour associer l’identification du pâtissier (une communication de fait) à un certain "effet rhétorique" (qui peut aussi bien être un hommage qu’une moquerie, etc.) "Qui a le temps de faire des gâteaux…notre grand-mère !" Ou : "…notre chef de service !"
Un même contenu peut donc supporter différents actes de parole. S’il s’agit d’activation, le contenu devient : "vous êtes actif, vous obtenez un rôle actif dans la société". En ce qui concerne "l’acte de parole", il ne s’agit pas, dans ce cas, d’une "constatation de fait", ni d’une "promesse", mais d’une injonction, d’un ordre, si pas d’une menace : "sois actif, car sinon…" En outre, cet ordre est indissociablement lié au message aux personnes précarisées selon lequel leur non-participation (leur exclusion) est due en réalité à une lacune qui leur est propre, une déficience de leurs capacités, de leur motivation, de leur volonté de travailler, de leur sens des responsabilités… De cette façon, on les rend "coupables" de leur marginalisation, de leur non-participation au marché de l’emploi et à la société, ce qui n’est pas précisément un message "encourageant" ou "dynamique" mais plutôt un message qui souligne leur "infériorité".
Actes de parole
La question préoccupante est donc : que retiennent les personnes du groupe cible du discours sur l’activation ? Est-ce le contenu, la référence à leur "citoyenneté active", leur autonomie, leur participation ? Ou est-ce l’acte de parole, l’ordre qui repose sur une accusation et un mépris implicites ?
Il ressort manifestement des expériences des associations membres du Réseau Flora que "l’acte de parole" inhérent au discours d’activation a un impact beaucoup plus lourd que les responsables politiques ne le réalisent. En effet, les individus sont (comme souvent dans toute leur existence) visés sur base de ce qu’ils ne peuvent pas, ne savent pas, ne veulent pas faire. On leur demande des comptes sur leurs lacunes et l’on suggère que leur exclusion ne pourra prendre fin que s’ils comblent leurs lacunes. Pourquoi l’impact de l’acte de parole est-il si fort :
le message est implicite, il passe "’derrière vous", sans que vous vous en rendiez compte, au niveau "subliminal", il joue sur l’inconscient… Les psychanalystes et les publicitaires peuvent mieux l’expliquer que moi.
il est apporté par des personnes qui incarnent une position "supérieure" ("nous avons réussi dans la société, nous assumons notre responsabilité, nous savons ce qui est bon pour vous"),
et qui, en outre, exercent le contrôle et le pouvoir (pour sanctionner, accorder ou refuser l’accès à une allocation…)
Le résultat est connu dans les associations : pour de nombreuses personnes (pas pour toutes, mais bien pour les plus vulnérables), le discours sur l’activation ne donne pas lieu à une autonomisation, une émancipation et une participation, mais bien à une nouvelle marginalisation. Il constitue implicitement une atteinte à l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et à leur confiance en soi. Il renforce leur conviction selon laquelle elles ne peuvent rien apporter à la société et donc, pourquoi s’en donneraient-elles la peine ? Le cercle vicieux se referme. Et puisque les associations sont jugées par l’autorité subsidiante sur leur "pourcentage d’accès" au marché de l’emploi, elles se sentent – contre leur gré – obligées d’exclure les personnes les plus précarisées… L’image que j’ai déjà utilisée ici même est celle d’une autorité qui tend la main aux personnes précarisées pour les relever, tout en les maintenant au sol par les pieds (1).
Deux scénarios
Puisque la situation semble sans issue, je reviens à la participation culturelle. Pour mieux identifier ce dilemme entre main et pied – entre contenu et acte de parole -, j’explore (en guise d’expérience de pensée) deux possibilités.
Première possibilité : normative. Nous partons du principe que nous savons ce qui est bon pour les individus. Ils se trouvent en effet dans une situation d’infériorisation, ce qui n’est pas notre cas. Ce qui veut donc dire que notre cadre de référence doit être "bon". Il doit donc servir de modèle, de norme pour les autres. Mettons-nous d’accord : "ceci (notre définition de la culture) EST la culture". Chacun doit donc y participer, reste à savoir comment inciter les individus à participer, comment lever les obstacles ? Il existe des obstacles financiers qui peuvent être surmontés assez facilement, en distribuant des tickets gratuits, des chèques-culture, etc. Mais il existe également des obstacles "sur le plan du contenu". Les personnes responsables de la production culturelle ne sont pas les personnes qui consomment (doivent consommer) la culture. Ou mieux encore : les producteurs culturels sont généralement issus d’autres groupes socioéconomiques (avec d’autres cadres de référence) que le groupe cible que nous avons devant nous. Le public ne comprend pas "les codes", regarde les œuvres sans qu’elles les interpellent… Donc, nous leur enseignons les codes. Nous engageons des artistes qui peuvent travailler artistiquement – avec le groupe-cible – pour améliorer leur niveau, enrichir leur bagage culturel, pour en faire des personnes "cultivées".
Le message implicite – "l’acte de parole" si vous voulez – ne doit pas être mal compris. Votre "culture" est inférieure. Pour participer à part entière, vous devez abandonner votre propre cadre de référence et vous orienter vers l’expression (dans des produits culturels) des systèmes de valeur d’un autre groupe socioéconomique. Dans le jargon sociologique, cela s’appelle "’aliénation". Je vous épargne les explications techniques, mais la participation est à mille lieues de cette notion. De plus, il est implicitement accusateur : si vous ne participez pas, c’est parce que vous ne maîtrisez pas les codes, parce que vous avez des lacunes. C’est ce que j’appelle "Scylla", le rocher sur lequel le groupe cible s’écrase (la confiance en soi s’en va) ou sur lequel il ricoche (il décroche complètement).
Changeons radicalement de cap. Nous les laissons exprimer leurs codes et leur cadre de référence, nous en faisons des documents et nous les présentons au grand public comme l’expression équivalente de la culture. Nous exposons leurs "petites œuvres" et nous applaudissons poliment, car soyons honnêtes, si nous sommes confrontés à leur "style de vie" (ou "style" tout court), c’est souvent tout aussi "étrange" pour nous que l’art abstrait ou la musique expérimentale le sont pour de nombreuses personnes. Une variante (ou forme intermédiaire) consiste, bien sûr, à leur laisser donner leur interprétation de "notre" culture, leur laisser interpréter "nos" pièces de théâtre, leur laisser confronter leurs œuvres à celles de "nos" artistes… avec le message implicite qu’elles sont toutes "équivalentes". En d’autres termes, nous canonisons "leurs" codes, nous n’utilisons plus une seule norme dominante car le relativisme est devenu le mot d’ordre.
Mais si nous abandonnons la norme… à quoi participons-nous encore ? La constatation éthique selon laquelle il est injuste que certaines personnes ne participent pas à la culture perd tout fondement dès que l’on abandonne l’idée qu’il y aurait (devrait y avoir) quelque part un "common ground" (NdT : terrain commun). Nous les laissons agir à leur guise, nous parlons d’équivalence et nous leur donnons les moyens de vivre et d’exprimer leur culture (nous "participons" donc seulement encore aux moyens). Si le groupe cible ne peut plus compter dorénavant que sur lui-même, on lui attribue finalement aussi la responsabilité de son exclusion (ou de sa participation). Il s’agit de "leurs" choix, de leurs préférences culturelles, et qui sommes-nous pour les remettre en question ? Autrement dit, nous restons aveugles aux mécanismes structurels (et culturels) qui influencent les "choix" et les modèles de valeurs des individus. C’est ce que j’appelle "Charybde", le tourbillon du relativisme qui dévore tout sur son passage : il n’existe plus d’ancrage pour mettre en question la différence dans la participation culturelle. Le capital culturel est une notion totalement creuse si chacun a la possibilité d’imprimer les billets de banque. De plus, il enferme les individus dans leur cadre de référence, dans ce que l’on appelle la ’culture of poverty’ (NdT : culture de la pauvreté). De cette façon, le relativisme "canonise" les cadres de référence ("choix") qui, en réalité, sont déjà eux-mêmes le produit de certains mécanismes d’exclusion et de filtres socioéconomiques.
Ou la voie intermédiaire
Depuis plus de dix ans, le Réseau Flora explore une approche de la participation que je voudrais décrire comme "naviguer entre Charybde et Scylla". Depuis sa création, le Réseau organise tous les deux ans un "forum" pour les associations membres et les femmes peu scolarisées avec lesquelles elles travaillent. Ces femmes, venues des quatre coins du pays, se rassemblent dans un "espace public" (un théâtre, une salle des fêtes, une ville…) et échangent des idées sur des thèmes qui les concernent toutes. Pour nombre d’entre elles, il s’agit d’une occasion unique de quitter la sphère privée ou l’intimité du quartier et d’avoir accès à l’espace public. Pour beaucoup, c’est un "soulagement" de voir que des femmes d’ailleurs luttent contre les mêmes problèmes qu’elles. Elles prennent ainsi conscience que leurs problèmes sont partiellement liés à des mécanismes sociaux, et qu’elles n’en sont donc pas les seules "responsables". Ces rencontres posent donc les bases de l’autonomisation, en abordant les personnes non pas comme des "individus avec des lacunes" mais en mettant en évidence et en question les "lacunes" structurelles au niveau collectif. De cette façon, les personnes ne sont pas réduites à des "objets" d’une stratégie d’activation ou de participation, mais elles sont considérées comme coauteurs, comme interlocutrices dans le cadre de la réflexion sur l’exclusion et la participation. Nous restons à l’écart de Scylla…
En 2003, le thème du Forum de Flora était "Nous avons des talents". Les associations participantes ont été invitées à choisir un talent sur lequel les femmes pourraient ensuite donner un atelier aux participantes des autres associations. Pour rester en adéquation avec le message, Flora ne souhaitait pas demander un "expert" pour les aider à découvrir ou à renforcer leurs talents En tant qu’acte de parole, cela aurait été contradictoire avec le "contenu" du message. Lors de la réunion de travail suivante, environ la moitié des associations ont signalé que les femmes "n’avaient pas de talents", qu’elles les avaient interrogées à ce sujet et que les femmes estimaient d’elles-mêmes ne rien avoir à offrir. Si nous avions créé le forum de manière "radicalement participative" et si nous nous étions contentées de la "contribution" des femmes, nous n’aurions pu que "grossir" ce message consternant. Nous aurions attribué la responsabilité de la maigre récolte aux femmes elles-mêmes et nous leur aurions permis d’acquérir une nouvelle expérience qui n’aurait fait que renforcer l’image négative qu’elles avaient d’elles-mêmes. Charybde rugissait bruyamment…
À ce moment-là, les accompagnatrices dans les associations ont été chargées d’aider les femmes à rechercher leurs talents. C’est ce que nous faisons en ouvrant la notion de "travail" et en démontrant comment certaines capacités, même si elles ne sont pas valorisées par le marché de l’emploi (et donc par la société), sont néanmoins importantes pour le développement d’une vie (société) de qualité. En fin de compte, toutes les associations participantes ont mis en avant des ’talents’ qu’elles ont présenté les unes aux autres pendant le forum. Les évaluations réalisées par la suite ont révélé que cette journée avait eu un énorme impact sur les femmes, que nombre d’entre elles y puisaient le courage et l’inspiration nécessaires pour s’orienter vers d’autres activités sociales et culturelles, auxquelles elles ne voulaient en aucun cas participer auparavant.
Toutefois, le plus étonnant était que le "contenu" des différents ateliers n’avait en réalité aucune importance. Peu importait s’il s’agissait de connaître "l’intérieur d’un ordinateur", ou de peindre des pots de fleurs, ou de réaliser des massages faciaux. Pour les femmes, "l’acte de parole" était d’une importance décisive, à savoir le fait qu’on leur attribuait un rôle de "personnes compétentes", capables d’apprendre quelque chose aux autres. Pour de nombreuses femmes, ceci représentait carrément une révolution copernicienne de leur vision du monde. Naviguer entre Charybde et Scylla veut donc dire que l’on se base à la fois sur l’univers des femmes et le sens qu’elles donnent à leur existence et que l’on travaille avec elles sur l’intégration structurelle et culturelle de cet univers, que les mécanismes d’exclusion sont dévoilés et que, sur base de leur histoire strictement individuelle, elles peuvent atteindre une vision plus générale, ce qui améliore leur contrôle de la situation et leur ouvre de nouvelles possibilités.
Pour être complète, je vous raconte encore l’épisode suivant de cette histoire. Pour le Forum de 2005, le Réseau Flora a décidé qu’une étape supplémentaire serait franchie, notamment en présentant à un plus large public les talents et l’univers des femmes. Ceci constituait l’inspiration de base de l’exposition ‘Féminin pluriel/ Vrouwelijk meervoud”, qui a voyagé à travers le pays depuis fin 2006. À cette fin, nous avons également navigué entre Charybde et Scylla. Un artiste coordinateur (Jan Vromman) a développé "l’esthétique" artistique de l’expo. Celle-ci a été interprétée comme un "forum", avec une tribune, un hémicycle, des femmes qui adressent la parole au public (audiovisuel), des tablettes sur lesquelles les "membres" du forum ont laissé leur message, des peintures murales, une table de réception, un site Web… Et les femmes ont fourni le "matériel" lors de différents ateliers socio-artistiques. Leurs récits de vie ont été coulés dans une forme qui cadrait parfaitement avec le concept (témoignages, images, œuvres textiles). Ils subissaient ainsi déjà une espèce de "sublimation", se voyaient conférer une forme qui dépassait le "voyeurisme" dans les récits de vie, et qui inscrivait les messages des femmes dans une image plus large du contexte dans lequel elles vivent et travaillent. Pour de nombreuses personnes du groupe cible (tant celles qui avaient participé à la production de l’expo que celles qui l’avaient visitée), c’était une première de trouver une production culturelle où elles reconnaissaient leur univers d’une manière qui autorisait la "réflexion" et la "rencontre", qui les aidait à élever à un niveau supérieur (à sublimer) leurs récits parfois consternants et à les inscrire dans un contexte social plus large.
La "pragmatique" inhérente à cette exposition (ou son acte de parole) revient en outre à dire que s’il y a un "manque" de participation culturelle, ce n’est pas uniquement parce que les femmes peu scolarisées ne connaissent pas "nos" codes, mais aussi parce que (le reste de) la société ne connaît pas "leurs" codes, leur univers, le sens qu’elles donnent à leur existence, le "Sitz im Leben" (NdT : milieu de vie) de leurs récits et images. En d’autres termes, la participation culturelle doit venir des deux côtés. L’exposition est une co-production entre l’artiste et les accompagnatrices (des associations membres) de Flora, d’une part et les femmes peu scolarisées elles-mêmes d’autre part. Ce n’est que de cette façon, grâce à ce que nous appelons la "co-construction" que nous pouvons continuer à naviguer entre le rocher et le tourbillon.
Conclusions
Je souhaite terminer par une série de questions et d’observations critiques. J’ai montré que – dans l’expérience de Flora – la culture (la participation culturelle) permet de compléter (en la corrigeant) la politique d’activation. La question est donc la suivante : la participation culturelle (au sens strict) n’est-elle pas quelque chose comme un emplâtre sur une jambe de bois tant que "l’activation" se concentre aussi étroitement sur l’accès au marché de l’emploi ’classique’, et tant que la notion de "travail" est prise en otage par l’économie privée ? D’ailleurs, une étude de l’Université d’Anvers a démontré que la "mobilité sociale ascendante" des personnes précarisées ne fonctionne jamais si l’on propose uniquement des expériences "instrumentales", mais uniquement si celles-ci sont intégrées dans des processus d’apprentissage "social" et "expressif" (2). Autrement dit, l’activation sans participation culturelle a peu d’effet ; mystérieusement, les deux sont liées. J’espère que mon histoire permettra de commencer à ouvrir la "boîte noire" de ce processus.
Je vais encore plus loin. Dans notre société, le travail salarié est la principale manière d’apporter sa contribution à la société. On est "quelqu’un" uniquement lorsque l’on a un emploi. Mais en même temps, le travail est très rapidement rétréci. Il passe en effet du statut de "contribution au bon fonctionnement de la société" à celui de ’contribution au gain privé des actionnaires". Voilà pourquoi les individus sont, à leur tour, réduits à un facteur de production à intégrer dans une logique économique qui – surtout pour le groupe des personnes peu scolarisées – laisse souvent peu de possibilités de s’interroger sur le sens à donner à son existence, de s’épanouir, de participer. En vue de la participation culturelle, ne devons-nous pas également examiner la façon dont le "travail" est organisé et structuré dans notre société, et consentir des efforts pour rendre visibles et rompre les mécanismes "aliénants" qu’elle contient ? En d’autres termes, la culture ne peut pas se limiter à ce qui se passe pendant les "loisirs" et dans le "secteur culturel" mais elle doit s’appuyer sur une vision large et intégrale du "travail", c’est-à-dire sur tout ce dont une société a besoin pour bien fonctionner. Le Réseau Flora en est convaincu et a compris au fil des ans que seule cette méthode permettra de contribuer effectivement à la participation des groupes marginalisés.
J’espère que vous comprenez que la "culture" représente un élément essentiel de ce processus, même si au départ, nous sommes encore très éloignés de "l’art". En recherchant les "talents" des femmes, nous dépistons leur capital culturel. Qu’est-ce qui est important pour ces femmes ? Quelles sont leurs activités préférées ? Qu’est-ce qui donne du "sens" à leur vie ? Quels sont les facteurs et expériences qui structurent leurs ambitions et l’image qu’elles ont d’elles-mêmes ? Grâce à une large vision (anthropologique) de la culture, nous partons de la "zone de confort" des femmes et nous les laissons libres d’être elles-mêmes. La valeur qu’elles accordent aux choses leur est "restituée". Très souvent, elles ont en effet perdu cette valeur. Elles s’en sont éloignées parce qu’elles ont été forcées de se conformer aux normes de la classe moyenne, au commerce, à la pression sociale ou au contrôle de la société. La participation culturelle – au sens de "naviguer entre Charybde et Scylla" – jette ainsi les bases d’un rôle actif et à part entière dans la société. La culture ne doit donc pas être un domaine (ou un secteur) "séparé" vers lequel le groupe cible doit être guidé, mais elle doit déployer ses tentacules vers tous les domaines de la vie sociale, y compris – ou peut-être en premier lieu – vers celui du travail.
(1) Snick, Anne (2006). Cultuur als werk. Een deconstructie van de notie ‘cultuurparticipatie’ vanuit het perspectief van laaggeschoolde vrouwen. – In : Marijke Leye (Red.) Over (cultuur)participatie. Kunst en Democratie, 213-229. (2) Thys, R., De Raedemaecker, W. & Vranken, J. (2004), Bruggen over woelig water. Is het mogelijk om uit de generatie-armoede te geraken ? Leuven – Voorburg : Acco.