Le professeur Meadows est l’un des auteurs du rapport « La croissance et ses limites : un défi global » paru en 1972. Ce rapport a démontré scientifiquement que l’économie ne peut continuer dans une logique de croissance car la planète n’a pas la faculté de s’étendre. Quarante ans après, c’est le bilan : comment la planète se porte-t-elle ? A-t-elle su mettre en place des mécanismes de défense ? Que signifient “les limites de la croissance” pour l’économie ? Quels sont les nouveaux défis ? Fin novembre en Belgique, Dennis Meadows est invité à s’exprimer à l’initiative du Club de Rome (1) en partenariat avec Oikos (2) et Argus (3). Si le bilan n’est pas encore bien clair, une chose est sûre : le Club de Rome fait appel à Flora (4) !
Oser changer
Le message central du Professeur Meadows reste inchangé depuis 1972, lorsque le rapport du Club de Rome a été publié : « l’économie qui continue à croitre prétend que le terre est en pleine croissance. » Meadows dit que tant que l’économie sera synonyme de croissance, la terre ne suivra pas car les logiques de chacun sont différentes. Le fait est démontré à la lumière de la consommation de pétrole des dernières décennies. Aujourd’hui on consomme en effet par jour bien plus que ce que l’on peut trouver comme pétrole annuellement. Malgré cela, la volonté politique de redresser radicalement la barre et de développer des pratiques économiques plus réalistes n’est pas là. Des efforts considérables sont nécessaires pour trouver des solutions à long terme et rétablir un nouvel équilibre.Un obstacle au changement fait défaut dans la recherche de solutions : le temps. Les politiciens ont une perspective du temps limitée à une législature. C’est une logique de court et moyen terme, jusqu’à la prochaine élection. Et dans ce raisonnement, porter des messages difficiles c’est aussi porter le risque d’être puni par l’électorat. Les politiques proposent alors de coller des rustines qui donnent l’impression que le changement s’opère. Au fond, rien ne change réellement. Concevoir la politique durablement demande du temps pour initier le changement. Or, le temps manque. Il faut oser changer.
De l’innovation technique à l’innovation sociale
Dans la course contre le changement climatique, l’« économie verte » a le vent en poupe. On promeut les technologies, les techniques propres et efficaces et les nouveaux matériaux pour que l’économie continue calmement à enfler. Meadows a pourtant mis en garde contre ce faux-espoir : ce type d’innovations technologiques contribue seulement à reporter la fin du scénario de la croissance. Ce dont nous avons besoin, argumente-t-il, ce sont des innovations sociales. Pour clarifier son propos, il utilise toujours l’exemple du pétrole, en présentant le calcul suivant :La consommation de pétrole dans un pays ou dans une région est déterminée par 4 facteurs : 1. le nombre d’habitants – multiplié par 2. le nombre de biens qui consomment de l’énergie par habitant – multiplié par 3. la quantité d’énergie nécessaire par bien – multiplié par 4. la proportion de l’énergie nécessaire qui provient du pétrole.
Agir sur la consommation de pétrole, c’est donc agir sur ces 4 facteurs. Les deux derniers éléments du calcul sont en rapport avec les technologies. En développant des appareils plus efficaces ou des habitations mieux isolées, la quantité d’énergie diminuera (facteur 3). En développant des sources d’énergie alternatives, telles que l’énergie éolienne et solaire, la proportion de pétrole requise pour ces produits diminuera (facteur 4). Mais selon Meadows, les innovations technologiques ne diminueront jamais suffisamment la consommation de pétrole pour atteindre l’équilibre entre consommation et découverte des stocks de matière première. De plus, les grandes réserves de pétrole sont désormais épuisées et les nouvelles sont moins grandes, moins pures et plus difficilement accessibles en raison de leur localisation. Les investissements des entreprises pétrolières sont donc plus importants pour générer une même quantité de pétrole raffiné destiné à la consommation. La tendance pour les clients, à la fin de la chaine de production et de transformation, ne sera donc certainement pas à la baisse.
Pour inverser la tendance, allons plus loin avec les deux premiers éléments du calcul. Ceux-ci ont une valeur sociale et pas technologique. Le nombre de personnes dans une société (facteur 1) repose sur des facteurs tels que la fécondité et la migration. Ce sont des phénomènes sociologiques qui évoluent lentement et sur lequel il est difficile d’agir. Reste donc le nombre de biens qui consomment de l’énergie par personne (facteur 2). La culture et le style de vie ont ici une influence énorme. C’est, selon Meadows, le plus grand défi.
Durabilité sociale et environnementale
Dans le débat public sur la durabilité, l’axe écologique est jusqu’à présent primordial. L’attention se porte sur les solutions technologiques : les énergies renouvelables, le transport vert, les maisons passives, etc. La durabilité sociale est aussi mentionnée dans le débat mais surtout en termes de relations Nord-Sud. Mais si on veut résoudre ces disparités mondiales en promouvant le modèle occidental au Sud, le problème n’en sera que renforcé. En effet, le nombre d’habitants (facteur 1) avec des biens qui consomment de l’énergie (facteur 2) ne fera qu’augmenter. Flora souligne encore que la clé pour une société durable est à trouver dans les rapports socio-économiques. Les innovations sociales que Meadows recommande sont des actions ou des recherches-actions telles que Flora les mènent avec ses partenaires. Parler uniquement d’écologie pour aborder la durabilité, c’est oublier que la société a besoin de différentes formes de travail pour fonctionner et survivre. La société a tendance à laisser le travail productif dominer en mettant de côté les fonctions sociales, de soin et de bien-être. Le soin que nous portons aux générations futures, la gestion du tissu social, et le bien-être de tous et de chacun forment le nœud de la crise actuelle. Dans ses actions avec les personnes précarisées, Flora démontre que la durabilité se crée dans la prise en compte de ces différents aspects.Dans les politiques d’insertion par exemple, on cherche à tout prix à remettre au travail les chômeurs. Ce qui est tout à fait louable à première vue. Sauf que ces objectifs sont créés pour augmenter la consommation de ces groupes, leur pouvoir d’achat. On associe trop vite travail et consommation, en oubliant les aspect sociaux, les aspects de bien-être et surtout le soin aux générations futures. Le travail devient une valeur productive : le travail c’est l’argent et l’argent c’est la consommation. En se concentrant sur la valeur productive dans ce cas-ci, on oublie que la consommation, ce n’est pas forcément bon pour l’écologie. Pour sortir de ces paradoxes, il faut embrasser toutes les formes de travail et briser le lien fort qui existe entre "Tu es" et "Tu as".
L’innovation sociale comme clé de la durabilité : core business de Flora Le message de Dennis Meadows vient en soutien au travail de Flora. Il nous met au défi de croire et d’investir dans une vision à long terme, durable. Et le challenge à relever n’est pas simple car les organisations sont encore trop forcées à s’investir dans des horizons politiques d’une seule législature. Flora est reconnaissant pour la demande du Club de Rome EU Chapter. Nous espérons que chacun comprendra que l’expertise développée est d’un grand intérêt non seulement pour les personnes précarisées mais aussi pour le futur de toute la société.
(1) Club de Rome (2) Oikos (3) Argus. (4) Flora a été appelé cette année à devenir membre du Club de Rome EU Chapter, la division belge du Club de Rome qui implique les Institutions européennes dans son fonctionnement.