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27 février 2012


Les seniors sont des citoyens actifs


Vieillissement et travail

Le vieillissement de la population est une grande préoccupation de l’agenda politique dans notre pays et en Europe. Les « bons vieux jours » sont-ils encore un rêve ou un problème social ?

Des « bons vieux jours » vers un problème sociétal

Dans notre pays comme dans les pays voisins, l’âge de la pension recule. Le message est le suivant : les gens vivent désormais plus vieux qu’auparavant et doivent donc travailler plus longtemps. Ce message n’a pas été bien accueilli chez les partenaires sociaux, peu enthousiastes. Les employeurs, d’une part, restent réticents à l’idée d’engager des personnes plus âgées ou à les maintenir plus longtemps au travail. Les syndicats, d’autre part, s’opposent à un relèvement de l’âge de la retraite dans « l’intérêt des travailleurs ». En 2012, l’Europe lance l’« Année européenne du vieillissement actif et de la solidarité entre générations ». De nombreux débats, activités et évènements sont prévus pour cette action.

Le tollé est bel et bien à l’agenda. Et l’image des « bons vieux jours » comme une période de la vie où chacun prétend à un repos après une vie bien remplie semble bien révolue. Les baby-boomers vieillissent et sont présentés désormais comme un problème. Le vieillissement est devenu un défi et un enjeu social. Dans ce débat, Flora se positionne, car au-delà de l’indignation et de la protestation, c’est d’une nouvelle analyse du problème dont les citoyens et leurs représentants ont besoin.

Vieillissement et analyse de genre

Le débat sur le vieillissement se concentre sur le travail et l’activité des seniors. On discute les rôles : ceux auxquels les seniors (personnes d’un certain âge) ont encore accès, ceux qu’ils ne peuvent plus assumer, ceux qu’ils doivent endosser, ceux qu’ils sont censés prendre, ceux pour lesquels ils sont ou pas valorisés. C’est en effet ici qu’une analyse genrée peut s’avérer utile pour mieux comprendre ce problème complexe.

Le concept de genre a été développé en premier lieu pour comprendre les rôles des femmes et des hommes (personnes d’un certain sexe) : ceux auxquels les femmes ou les hommes ont accès, ceux auxquels ils n’ont pas accès, les rôles qu’ils ne peuvent assumer, ceux qu’ils sont censés prendre, ceux pour lesquels ils sont ou pas valorisés. Au même titre que les femmes et les hommes n’ont pas accès aux mêmes rôles et ne sont pas valorisés de la même manière, les seniors et la jeune génération endossent des rôles distincts et leur travail est valorisé différemment.

On comprend ici le parallélisme entre les deux analyses : l’une qui analyse les rôles des seniors et de la jeune génération (variable âge) et l’une qui analyse les rôles des femmes et des hommes (variable sexe).

Pour le dire autrement, la définition dominante de la notion de « travail » qui valorise certains rôles et pas d’autres conduit apparemment à des inégalités dans les positions sociales des groupes d’individus. Et les inégalités n’émanent pas seulement de la différence de sexe mais aussi de la différence d’âge.

Nous avons aussi souvent démontré via les actions de Flora que d’autres variables sont aussi sources d’inégalités. On peut citer le niveau de scolarité, la migration, l’origine ethnique… Ces variables jouent un rôle dans la détermination des rôles et dans la valeur que la société leur accorde. Pour Flora, le concept de « genre » pense l’individu dans sa globalité. La pensée « genre » est au croisement du sexe et d’autres facteurs de fractures sociales.

La vision « genre » nous protège d’une pensée unique qui déterminerait ce que doivent devenir les individus. Nous ne sommes en effet pas tous des individus issus d’un même moule et dans une même norme.

De plus, l’analyse genrée examine les relations entre les individus et leurs spécificités (niveau micro) et les rôles déterminés socialement, les positions sociales et le pouvoir (niveau macro). En analysant le contexte à ces différents niveaux, on évite de culpabiliser les individus par rapport à leur situation. On évite aussi de les considérer comme des victimes du système. Pour comprendre un phénomène social, l’analyse genre telle que développée par Flora fait interagir les facteurs d’exclusion, et ce à différents niveaux en même temps.

Dans le débat sur le vieillissement, les mécanismes de genre sont donc bien présents. Le cadre d’analyse, développé par des femmes précarisées avec Flora au fil des projets de recherches-actions, explique les enjeux sociaux et les situations d’injustice et d’inégalités à partir d’un déséquilibre entre les 5 formes de travail (voir visuel). On est curieux de savoir ce que ce cadre peut nous apprendre sur les défis du vieillissement…

Le senior comme l’ « Autre » dans le cadre de pensée économique

Pour mieux comprendre le débat public, jetons un œil sur le site de l’« Année européenne du vieillissement actif ». Dans les objectifs, on lit ceci :

« Nous vivons plus longtemps et nous restons plus longtemps que jamais en meilleure santé, et nous devons être conscient des opportunités que cela crée. Grâce au vieillissement actif, les baby-boomers pourront devenir les personnes âgées de demain.
- Travailler plus longtemps et partager son expérience
- Jouer un rôle actif dans la société
- Vivre heureux et en bonne santé aussi longtemps que possible Ainsi, le nombre croissant de seniors ne met pas en péril la solidarité entre les générations. »

Nulle part n’apparaissent les termes de « repos » ou « tranquillité ». Le vieillissement actif est présenté comme la clé pour une vie plus longue et plus heureuse. En outre, le fait de « travailler plus longtemps » devient ici une condition pour la solidarité entre générations. La solidarité devient quelque chose qu’il faut mériter… en travaillant plus.

Si on traduit ceci dans le modèle genre de Flora (5-TWIN), la solidarité entre les gens (travail social) est dépendante du fait de travailler plus longtemps (travail productif). Et dès qu’on parle de dépendance ou de condition, cela implique qu’on hiérarchise et valorise différemment les choses. La solidarité et le fait de travailler plus longtemps ne sont ici plus sur le même pied d’égalité.

Sur base de cette analyse, le défi du vieillissement peut donc être formulé autrement. Le problème ne vient pas du fait que les gens vieillissent ou veulent lever le pied. Le problème vient du fait que dans notre société les différentes formes de travail ne sont pas en équilibre et valorisées de la même façon. La productivité semble devenir la porte d’entrée pour la solidarité et le vivre-ensemble. Le problème ne vient donc pas de la croissance de la population vieillissante mais de la vision dominante du travail. L’espace européen est conçu en termes de productivité et de compétitivité. Qui veut du repos après avoir donné le meilleur de soi-même dans sa carrière ou qui veut se consacrer à d’autres rôles (soin aux petits-enfants pour que les enfants puissent s’investir dans leur carrière, explorer de nouveaux talents en pratiquant un hobby, s’investir dans ses relations sociales, etc.) veut quelque de choses de « différent » par rapport à ce que la norme prescrit. Or, pour une société axée unilatéralement sur l’efficacité économique, il est crucial que chacun contribue au maximum. Et si quelqu’un est « différent », pense « différemment » ou veut quelque chose de « différent », cela crée un problème. Cette différence crée l’ « Autre ». Le senior devient l’« Autre ». Et dans cette optique, le vieillissement devient inévitablement un défi pour une société où la compétitivité est un objectif politique central et qui définit de manière disproportionnée le travail comme du travail productif.

Le vieillissement pousse à la réflexion

Le vieillissement de la population est donc devenu un problème dans le système socio-économique en vigueur. Si seulement nous pouvions rester jeunes éternellement… Si seulement nous n’avions pas d’autres besoins à chaque période de la vie… Si nous n’avions pas d’autres besoins selon notre âge, notre sexe, notre origine, notre condition sociale ou notre niveau de scolarité… Si la diversité n’existait pas… Si seulement nous étions tous pareils… Si seulement nous étions tous jeunes, productifs, ça résoudrait tout le problème… C’est le rêve de la norme qui élimine l’ « Autre »… notre cauchemar.

L’Europe est apparemment consciente du fait que la pensée dominante sur le travail est à la source du problème car on lit sur le site de l’« Année européenne du vieillissement actif » :

« Mais cela signifie que les seniors doivent avoir plus de possibilités pour rester actifs. (…) L’Année européenne doit nous faire réfléchir et nous faire prendre conscience de nos propres responsabilités. Il faut encourager les politiques et d’autres parties prenantes à déterminer des objectifs et à concentrer leurs efforts pour y parvenir. Les mots doivent conduire à des résultats concrets. »

L’Europe montre qu’il est nécessaire de réfléchir. Elle pointe le besoin et la responsabilité de trouver des réponses aux enjeux du vieillissement. Elle souligne la nécessité de redéfinir le rôle du senior dans la société. Puisque l’origine latine du mot « société » signifie « réunion, association », une société sans solidarité entre générations peut-elle recevoir l’appellation « société » ? Une société qui prône avec ferveur la productivité et l’efficacité au détriment d’une chaleur humaine et de la solidarité aboutit-elle à un espace commun où le bien vivre ensemble est possible ? Etre confrontés aux enjeux du vieillissement nous pousse donc à réfléchir. Pour le dire avec les mots de philosophe français Emmanuel Levinas, la rencontre avec l’« Autre » (ici le senior) nous permet de penser le fonctionnement social autrement, de manière innovante.

Penser autrement

Plusieurs questions demeurent :
- l’Europe a-t-elle à l’esprit une analyse du genre pour faire le diagnostic de la problématique et pour formuler des recommandations ? L’Europe tient-elle compte de la diversité ? Va-t-elle créer des ouvertures pour des personnes qui ont besoin d’autres rôles ? Va-t-elle remettre en question le modèle dominant ?ou

- l’Europe se contenterait-elle d’un modèle dominant du citoyen productif où l’ « Autre » est évincé et éliminé car il n’est pas dans la norme ? L’Europe veut-elle garder tout le monde dans le même modèle ?

Le débat sur « travailler plus longtemps » restera ardu tant que le « travail » sera défini uniquement comme une valeur productive et monétarisée. Car lorsqu’un senior ne « travaille » plus, il est perçu systématiquement comme un « coût ». Et vu que les personnes qui vieillissent nécessitent plus de soin, et que le soin n’est considéré que dès lors qu’il est monétarisé, le vieillissement semble être un défi inatteignable en termes de budget. Aussi longtemps que la valeur du travail sera exprimée en « argent », le problème est insoluble. On le comprend car le calcul est simple : un petit groupe de gens « productifs » ne peut pas supporter les « coûts » d’un grand groupe de « non-productifs ». Dans cette idée, les « non-productifs » doivent rester actifs, en bonne-santé, heureux et autonomes pour diminuer les « coûts » et la pression sur la « solidarité » (càd la volonté des jeunes de supporter le coût du vieillissement). Mais ce n’est pas une solution, car en vieillissant, les gens ont besoin de plus de soins. On espère que l’initiative de l’Europe et le débat sur les pensions permettront de penser autrement le vieillissement. Plus largement on escompte que ce défi du vieillissement sera une bonne opportunité pour remettre en question la structure socio-économique et le vivre-ensemble ?

De la production (via des bénévoles) à la co-production

L’« Année européenne du vieillissement actif » est pour Flora une occasion exceptionnelle pour porter un regard différent sur les tensions entre les normes du système et la réalité humaine. Une réalité qui dans le cas du vieillissement doit prendre en compte les limites du corps humain. La répartition et la valorisation du travail pèse sur la réalité humaine. Si le travail était pensé plus largement, on sortirait de cette position duale : les seniors sont soit productifs (s’ils prennent tard leur pension), soit des postes de coûts (s’ils dépendent de la solidarité). Encourager les seniors au bénévolat, par exemple, reste dans le modèle classique de pensée. L’objectif est ici de faire peser moins les seniors dans la balance monétaire au nom du bien-être et de l’autonomie collective.

Pour stimuler le vieillissement actif, nous lisons encore sur le site internet :

« (…) les mesures sont nécessaires dans des domaines tels que l’emploi, les soins de santé, les services sociaux, la formation pour adultes, le bénévolat, le logement, les services techniques et le transport. »

On espère seulement que ces mesures seront envisagées pour les seniors et pas au nom de la viabilité économique. On espère que ces mesures consisteront à évaluer les rôles que les seniors peuvent et veulent prendre. La Maison Biloba Huis à Schaerbeek est un bon exemple : les seniors sont « co-producteurs » dans le soin aux personnes âgées, et l’expérience mène à une approche innovative de la place des seniors dans leur quartier. Naturellement cet exemple n’est pas une solution clé-sur-porte. L’approche doit encore être étudiée, soutenue et comprise par des recherches-actions. Flora se tient donc prête pour une année active et stimulante !

(1) http://europa.eu/ey2012/ey2012.jsp?… (2) Comme acronyme de ce cadre d’analyse, nous utilisons “5-TWIN”, le Five Types of Work Integrating Network.

Anne Snick