17 mars 2011. Une salle comble (près de 400 participants), une journée dense en analyses et en témoignages, elles étaient quatre pour préparer ce rendez-vous de la démocratie : l’Agence Alter, le Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique, la Fédération des Centres de Service Social et le Forum Bruxellois de Lutte contre la Pauvreté. Mise en perspective par l’abl Flora…
L’enjeu
Quatre associations, quatre réseaux de réflexion et d’action en faveur d’une société plus égalitaire collaborent, tissent des liens, et ce travail de coordination entre quatre membres d’un même corps est une première piste pour lutter contre l’exclusion. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, in fine : sortir d’un système qui, par une logique de compétition et de hiérarchie, pousse les personnes/groupes/institutions à se positionner les un-e-s contre les autres, à générer ainsi de l’exclusion et des crises à répétitions, multiples signes d’une société malade, pour « réapprendre, comme nous y invite Michel Pettiaux (FBLP), de nouvelles manières d’être au monde ensemble ».Les violences de nos politiques
Si la Belgique se veut un pays solidaire (avec une sécurité sociale qui fait des envieux) et démocratique (même si ses structures sont en crise), plusieurs intervenants, parmi les invités et dans le public, ont pu évoquer les violences politiques opérées sur les plus exclus : une politique qui enjoint les citoyens les plus pauvres à participer, tout en étant incapable elle-même de s’extraire d’une société dominée par le pouvoir économique et intellectuel. Régie par l’argent, elle ne fait que renforcer les écarts entre les plus riches et les plus pauvres. Une politique qui brandit comme fer de lance contre la pauvreté le Travail, alors qu’on assiste aujourd’hui à la naissance de l’idée de « travailleurs pauvres ». Ce fer de lance, s’il fallait le nommer, comme au temps des chevaliers, s’appellerait Activation, et assénerait ses coups avec une autre violence encore sur les personnes exclues du marché de l’emploi. « Chacun-e est responsable de son état », jolie teinte de responsabilisation sur les coups de culpabilisation et d’isolement.
Dans cet imaginaire collectif basé sur une déresponsabilisation de l’Etat face à la pauvreté, « si on est pauvre, on perd la voix », comme le souligne Ricardo Cherenti (Fédération des CPAS de Wallonie). Encore une violence faite aux personnes en pauvreté : les processus participatifs mis en place aujourd’hui par les politiques renforcent les exclusions, avec l’omniprésence, dans les débats, de « vieux mâles blancs », ainsi nommés par Loïc Blondiaux (Université de Paris) et l’absence criante de toute autre représentation.
Un danger : être instrumentalisés
Mais si les personnes qui vivent dans la précarité sont la plupart du temps absentes du débat politique stricto sensu, c’est peut-être d’abord parce qu’elles ne sont pas dupes. Dans quel rapport de force sont-elles ? Abraham Franssen (Centre d’études sociologiques) met en garde contre l’activation participative, laquelle peut très vite mener à une participation de façade et au développement de « mini-démocraties » qui oublieraient d’agir sur les rapports sociaux. Le travail des politiques n’est en effet pas simple : il s’agit de penser des processus participatifs avec les citoyens, y compris les plus démunis, avec par exemple, la reconnaissance de nouvelles formes de participation et d’expression.
Apprivoiser la participation…
Pour s’impliquer dans un processus participatif, il est important de s’attarder sur la question de l’impact et des limites de la participation citoyenne. Danielle Dierckx (Oases) aborde le sujet en évoquant les déceptions que l’on peut vivre lorsque l’on s’investit dans une action citoyenne et politique. Elle évoque les facteurs internes et externes pour obtenir plus facilement des résultats : taille du groupe activiste, professionnalisme, force des témoignages, recherche d’alliances, espace créé par le politique pour une réelle participation de tous les citoyens. A Flora, nous avons approfondi la réflexion sur la participation avec plusieurs groupes de femmes en insertion. Souvent, la participation ponctuelle à une enquête, à un débat ou à un conseil ne fait pas l’objet d’un suivi auprès des citoyens. Ceux-ci doivent deviner l’impact qu’a eu leur intervention. Si cet impact n’est pas explicite, nombreux sont ceux qui vont se décourager et renoncer désormais à prendre part à de telles consultations. D’où l’importance d’investir dans une communication claire autour de la participation, de son impact et de ses limites. Dans le même sens, on pense vite que notre participation va aboutir à un changement. Or, il faut le rappeler, frustrations et échecs font aussi partie de la participation, toutes les revendications ne peuvent pas aboutir par le seul fait qu’on y a investi du temps et de l’énergie. L’oublier, c’est risquer de très vite se dégoûter de l’action politique au sens large du terme. Par ailleurs, le changement sociétal est un processus lent. S’il faut agir pour un long terme, il est aussi essentiel, au sein de l’action politique, de viser des résultats tangibles à court terme, de manière à entretenir une motivation dans l’action politique.
… et l’étendre dans toutes les structures de la société
Pour réellement espérer une implication de tous, et en particulier des plus pauvres, dans un changement de société, il s’agit de développer une culture participative dans tous les milieux et environnements. Même si cette participation structurelle n’était pas l’objet du colloque, il est important de comprendre que c’est dans les institutions (en ce comprise l’école), dans les entreprises et dans les associations qu’une dynamique participative doit être développée, de manière à réellement soutenir la participation de tous, en ce compris les moins scolarisés, les plus précarisés, les pauvres. Cette participation politique au sens large du terme vient donc en amont de la participation politique stricto sensu, la prépare et lui donne un sens. Reconnaître et valoriser ces types de participation, c’est également oeuvrer pour une société plus inclusive, qui ne réserve pas la participation à une élite.
Réagir aux rapports de force…
Pour revenir aux violences de notre système politique et économique, il s’agit de mettre en évidence qu’une économie régie par la production d’argent génère l’exclusion d’une partie de la population, avec une hiérarchisation sociétale. Chez nous, en effet, c’est principalement le manque d’argent qui détermine la pauvreté. Ricardo Cherenti nous rappelle qu’en Afrique, c’est le lien social qui est déterminant, puisqu’être pauvre là-bas, c’est « manquer de gens ». Dans le même sens, Thierry Balzat rappelle qu’il existe d’autres formes de participation que d’avoir un emploi : gérer une famille, c’est aussi participer à la société. Même si ce type de travail n’est pas reconnu au même titre que le travail productif. Comme le souligne Hugues-Olivier Hubert (FCSS), il s’agit aujourd’hui « de promouvoir de nouvelles formes alternatives de l’économie, et d’amener les personnes elles-mêmes à développer de nouveaux modèles d’échange et de solidarité ».… pour construire une nouvelle politique
Cela a été évoqué à plusieurs reprises lors du colloque : l’importance de se rassembler, de sortir de l’isolement pour se faire entendre, aller du « je » au « nous » pour réaliser des projets communs, qui mettent les personnes en mouvement et qui leur donnent une place au sein de la société (1).
Au-delà d’un projet commun, il s’agit de se mettre en lien avec d’autres, comme le suggère Danielle Dierckx, de faire des alliances avec les médias, l’associatif et le politique, mais aussi de concevoir la politique différemment. Hugues-Olivier Hubert, qui rappelle le rôle des femmes dans la lutte pour l’égalité et pour le droit de vote, se questionne sur les actions réalisées aujourd’hui contre la hiérarchisation sociétale. A sa suite, Philippe Pochet (Institut syndical européen) dénonce : « la participation dans un rapport de force dominant donne une participation dominante », tout en se questionnant sur la structure de la participation égalitaire à construire.
Ici encore, nous pouvons pointer le rôle d’une femme, que l’asbl Flora relaie dans sa réflexion : Caren Levy a développé une proposition d’institutionnalisation du genre qui révolutionne la conception même de la politique en la sortant de la logique linéaire (axée sur le top down/bottom up) (2) pour lui préférer une logique en réseaux, ou en triangles, dans laquelle les associations, les hommes et les femmes du terrain et le politique entrent en interaction pour construire ensemble des politiques égalitaires, à partir de l’expertise de chacun. C’est dans cette même dynamique égalitaire que l’asbl Flora a développé, avec les femmes en insertion, un cadre d’analyse systémique valable aux niveaux micro, méso et macrosocial, et qui met sur le même pied le travail productif, social, pour soi et de soin, avec la nécessité de veiller à un équilibre et une interdépendance entre ces types de travail, sans cloisonnement ni hiérarchie de l’un sur les autres.(3)
Reste à sensibiliser le politique sur la nécessité de ne pas voir la pauvreté comme un « secteur » mais bien comme le symptôme d’un système qu’il faut revoir, à la lumière de cette nouvelle analyse, et de celles apportées lors du colloque. Colloque qui s’est conclu sur une proposition d’un nouveau titre pour l’ensemble de la réflexion : « La politique fait les pauvres ».
Notes
(1) L’asbl Flora vient de publier un outil méthodologique qui soutient les groupes dans ces dynamiques participatives. Plus d’info : ici
(2) Toile de l’institutionnalisation du genre, Caren Levy.
(3) Article "Les entretiens de fonctionnement revisités par le genre"