NEWS : Réseau d’expertise » Les carrières des femmes précarisées hypothèquent leurs droits à la pension
Print Print
3 juin 2008


Les carrières des femmes précarisées hypothèquent leurs droits à la pension


Flora recherche action : “Droit à la pension ?”

Comment les femmes peu scolarisées ou précarisées construisent-elles leur carrière ? Quels sont les facteurs qui déterminent les possibilités et les difficultés de ces femmes à se constituer une pension au cours de leur existence/carrière ? Ce sont les questions auxquelles nous avons tenté d’apporter une réponse dans le cadre de ce projet de recherche – en collaboration avec les femmes de Leren Ondernemen à Louvain.

Constatations

Carrières

Bien que notre régime des pensions repose sur le travail salarié, nous partons de l’hypothèse qu’une étude sur les carrières des femmes peu scolarisées ou précarisées n’est pas complète si elle ne tient pas compte de toutes les autres formes de travail utiles à notre société que ces femmes exercent au cours de leur existence. En effet, ces formes de travail représentent le contexte dans lequel se développe une carrière. Sur base de l’étude JUMP1, nous établissons une distinction entre travail productif, travail reproductif, travail communautaire et travail pour soi2.

En d’autres termes, les carrières se développent dans le contexte d’une existence. Nous parlons donc de parcours de vie. Bien plus que les hommes, les femmes sont confrontées au ’problème de combinaison’ des différentes formes de travail. Par conséquent, les femmes développent des carrières très variées – souvent interrompues. Notre système actuel de pension pallie déjà à un certain nombre de ces interruptions de carrière ; pensez, par exemple, au maintien des droits dans le cadre de périodes assimilées (périodes de maladie, congé parental, certaines périodes de crédit-temps, etc.) Toutefois, ces mesures ne suffisent généralement pas à résoudre les problèmes des femmes de notre étude :.. Dans leurs cas, les interruptions de travail sont beaucoup plus fréquentes et ne s’inscrivent pas toujours dans ce qui est admis dans le système actuel (et pour lesquelles un maintien des droits est prévu). En raison de ces trous ’imprévus’ au cours de leur carrière professionnelle, les femmes peu scolarisées se constituent moins de droits (à la pension).

La valorisation et la répartition inégales des différentes sortes de travail

Pour pouvoir fonctionner, la société a besoin de travail productif, reproductif, communautaire et pour soi. Malgré l’importance de chaque forme de travail, le travail rémunéré dans le circuit officiel est celui qui est le plus valorisé dans notre société : seul le travail rémunéré donne lieu à la constitution de droits à la pension. En outre, dans le travail salarié, c’est surtout le travail productif qui est le mieux rémunéré. Les secteurs pratiquant le travail reproductif ou de soin (nettoyage, crèche, aide aux malades…) sont moins valorisés. Puisque, dans notre société, les femmes assument une partie importante du travail non rémunéré (moins bonne constitution de pension) ou du travail de soin rémunéré (pension inférieure) et qu’elles sont beaucoup moins présentes dans les emplois productifs, elles ont un moindre accès à une pension, et ce malgré le travail socialement utile qu’elles accomplissent !

Si nous examinons les différentes sortes de travail qui composent la carrière des femmes de notre étude, nous relevons un certain nombre d’éléments importants :

- Si les femmes accomplissent un travail déclaré et rémunéré, on les retrouve non seulement dans des emplois peu qualifiés (productifs, reproductifs ou communautaires), mais aussi dans des emplois appartenant à des secteurs moins valorisés par la société (principalement le travail de soin et le travail social).

- Le travail au noir revient régulièrement au cours de la carrière de ces femmes précarisées et peu scolarisées, mais il ne leur permet pas de se constituer des droits sociaux.

- La carrière des femmes est très fortement dominée par les activités non payées qu’elles réalisent dans le secteur informel ; elles consacrent une partie importante de leur temps aux soins à leurs enfants, à leur famille, à leurs proches et à leurs voisins (travail reproductif et travail communautaire).

- Un très grand nombre de femmes étaient ou sont encore actives comme bénévoles et jugent ces activités très importantes, mêmes si elles ne leur permettent pas de se constituer des droits à la pension ; le bénévolat leur donne le sentiment d’être utiles à la société, d’avoir une valeur.

- Les récits des femmes montrent également clairement qu’au cours de leur carrière, il leur reste très peu de temps et de liberté pour s’occuper d’elles-mêmes ; elles ne parviennent pratiquement pas à trouver un moment pour le travail pour soi, et ce dans aucun domaine.

Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et l’inégalité entre hommes et femmes, l’exercice d’un travail de qualité et rémunéré constitue donc une des clés essentielles de la participation sociale, mais pas la seule.

La position centrale et de soutien du travail pour soi

En raison de la position centrale occupée par le travail salarié dans notre société, la plupart des femmes de notre étude se retrouvent souvent dans une voie sans issue. Leur carrière professionnelle se présente souvent comme une succession d’emplois de courte durée. Elles ne parviennent manifestement pas à garder un emploi sur une longue période (pas d’emploi durable, une carrière professionnelle remplie de trous). Si nous y regardons de plus près, ce problème est généralement lié à leur situation d’infériorisation ou à la qualité (médiocre) des emplois auxquels elles ont accès.

D’une part, notre étude révèle que l’attention accordée à la qualité de l’emploi peut jouer un rôle déterminant dans la carrière (professionnelle) des femmes peu scolarisées. Si les femmes de notre étude trouvent un emploi, il est souvent peu qualifié et assorti de bas salaires, de mauvaises dispositions sociales, de contrats incertains, de statuts instables, de conditions de travail précaires ou lourdes d’un point de vue physique, etc. Ce sont des emplois (souvent pénibles) qui – malgré leur caractère indispensable pour le fonctionnement de la société – ne sont pas ou peu valorisés. D’autre part, nous observons que de très nombreuses femmes sont confrontées à des problèmes de santé physique et/ou mentale, qui les forcent à abandonner régulièrement leur emploi. Puisque ce n’est pas tant le bien-être, mais bien le travail salarié qui occupe une position clé dans notre société, cela est considéré comme une charge/un coût, car plus ces personnes ont besoin de temps pour se remettre d’aplomb et moins l’entreprise ou l’organisation peut enregistrer des résultats. Celle-ci ne laisse donc que peu de temps à ses travailleurs-euses pour se rétablir et les incite à revenir rapidement au travail. Par conséquent, les personnes n’ont pas assez de temps pour se soigner, et leur rechute est rapide. Pour ces femmes, la priorité ne doit donc pas être accordée au travail salarié mais bien au travail pour soi. Pour pouvoir continuer un travail (salarié), il faut d’abord accorder une plus grande attention au bien-être de la personne (le travail pour soi).

Choix et évaluations des différentes sortes de travail

Les individus tentent de trouver un équilibre entre les différentes formes de travail et ce, au niveau individuel, au niveau familial et au niveau sociétal. L’équilibre que les individus recherchent/trouvent entre les différents types de travail évolue au fil du temps. En fonction de la phase de l’existence dans laquelle ils se trouvent, ils fixent d’autres priorités : le travail, le conjoint, la famille, survivre, traiter les revers de fortune, les soins aux parents malades… Les considérations dans lesquelles les individus entrent (peuvent entrer) sont très fortement déterminées par la mesure dans laquelle ils peuvent faire des choix. Il existe également différents types de choix : le choix libre et actif, le choix forcé (imposé, par exemple, pour éviter les sanctions) et le non-choix (on ne trouve aucune alternative). Par rapport à la classe moyenne, les femmes peu scolarisées, défavorisées sont plus souvent confrontées à des choix forcés ou à des non-choix.

Le contexte : un petit château de cartes

Les hommes et les femmes accomplissent un travail productif, reproductif, communautaire et un travail pour soi dans différents domaines de la vie et ils choisissent la manière d’intégrer ce travail dans leur vie à un moment déterminé. Les femmes précarisées ou peu scolarisées doivent opérer ce(ces) choix dans un contexte très précaire : les terrains de vie sur lesquels elles s’aventurent reposent les uns sur les autres comme un château de cartes. Dans un tel contexte, les individus ont très peu de marge de manœuvre/liberté de choix. Chaque revers de fortune représente immédiatement une menace pour tout le château. La détérioration d’une seule carte (exclusion dans un seul domaine) peut faire s’effondrer le château. Dans des situations de précarité, presque toutes les cartes sont endommagées (jeu complexe d’exclusions dans différents domaines, et ce simultanément), et c’est tout un art de maintenir le château en place. Il ne suffit donc pas de renforcer une seule carte car vous constatez immédiatement que c’est l’ensemble du château qui a besoin d’être consolidé.

Travail : vivre ou survivre ?

Les femmes peu scolarisées ou précarisées alternent régulièrement des périodes de ’vie’ et de ’survie’. Durant ces moments de survie, leur vie est entièrement dominée par une pulsion de survie qui ne laisse pas ou peu de place à un travail quelconque ou à la possibilité d’opérer des choix actifs et délibérés. Parfois, c’en est trop pour elles, elles sont ’laminées ou écrasées’, elles sont, pour ainsi dire, sans vie : elles ne sont pas actives.

Conclusions

Problématique sociale

Les documents de la recherche ont fait comprendre que la problématique des carrières (et la constitution de droits à la pension) dans le groupe cible constitué par les femmes précarisées est indissolublement liée à d’autres domaines (logement, bien-être et santé, famille…). En d’autres termes, le problème des pensions n’est qu’un fil dans un tissu complexe fait d’exclusion sociale et de pauvreté. Seule une approche intégrée de la problématique de la pauvreté peut engendrer des résultats durables en matière de pensions.

Problématique du travail

Le régime belge des pensions repose sur les charges sociales sur le travail de la population active. Le travail ’régulier’ est non seulement essentiel pour la constitution de droits à la pension de l’individu, mais aussi pour le maintien du régime des pensions en tant que tel. Quels sont les facteurs qui font que les femmes du groupe cible sont si peu présentes dans le circuit ’régulier’ du travail ? Pour développer une politique des pensions pertinente permettant de résoudre la problématique des femmes peu scolarisées et précarisées, il faut également partir de la perspective de l’existence (longitudinalement).

Problématique du genre

La répartition inégale des différents types de travail entre hommes et femmes renforce un peu plus encore l’impact des problèmes susmentionnés. En résumé, il ressort de l’étude que les femmes assument plus de ’charges’, et dans ce cadre, c’est surtout le travail de soin - et en partie aussi le travail communautaire – qui complique leur accès à un emploi rémunéré. Par ailleurs, il semble qu’elles ont moins accès aux ’avantages’ du travail ; les secteurs auxquels elles ont accès sont moins valorisés que des secteurs ’durs’ (productifs), ce qui se traduit par des salaires moins attractifs et par des conditions et un environnement de travail pénibles. Voilà pourquoi ce sont essentiellement les femmes qui ne parviennent pas à se constituer leurs propres droits à la pension. Il faut examiner la manière dont les droits sociaux peuvent tenir compte de la répartition inégale des différentes formes de travail entre hommes et femmes. Il faut également tenir compte de la problématique des chefs de famille monoparentales (essentiellement des femmes).

Problématique socioéconomique

Les conclusions qui précèdent s’appliquent, dans une certaine mesure, à toutes les femmes (et à tous les hommes) dans la société belge. Toutefois, l’étude met également en évidence une ligne de rupture socioéconomique responsable des difficultés spécifiques auxquelles les femmes peu scolarisées et précarisées sont confrontées. Premièrement, les femmes hautement qualifiées peuvent généralement combiner plusieurs fonctions du travail dans le cadre de leur emploi. L’étude démontre que la dynamique est précisément inverse chez les femmes peu scolarisées. Le travail est tellement fatigant et rapporte si peu que, ’après les heures’, les femmes n’ont pas la possibilité de s’adonner à des activités de détente, culturelles ou sociales. Cette spirale peut être si forte qu’à certaines périodes, les femmes n’ont plus le sentiment de ’vivre’, mais de ’survivre’. Deuxièmement, les femmes hautement qualifiées ont davantage de possibilités d’opérer leurs propres choix. Elles peuvent ’choisir’ de continuer à exercer un emploi stressant parce qu’elles ont la possibilité de rétablir "l’équilibre" ailleurs. Le cadre qui ressort de cette étude contient peut-être la clé du fameux effet Matthieu3. Les mesures que le gouvernement prend pour soutenir les femmes (et les hommes) dans leur travail et leurs tâches familiales, reposent en effet sur les possibilités (financières et autres) des familles de la classe moyenne. Une politique désireuse de rompre ce cercle vicieux et d’offrir aux femmes précarisées un accès à des ’choix’ leur ouvrant la perspective d’une carrière complète, doit également prendre d’urgence les mesures qui s’imposent pour renforcer l’autonomisation de ces femmes. Cette étude démontre incontestablement que pour développer une politique plus pertinente (sur les pensions et les domaines apparentés), il faut donner au groupe cible une place à part entière de coauteur de la politique.

Rôle de la société civile

L’étude comporte des éléments indiquant que des associations de la société civile peuvent jouer un rôle unique dans la rupture des cercles vicieux qui empêchent les femmes précarisées d’avoir accès à des droits à la pension à part entière. Pour pouvoir lutter encore plus efficacement contre l’exclusion de ce groupe cible et, de cette façon, permettre la constitution de droits à la pension à long terme, le rôle et la contribution des associations de la société civile doit être davantage reconnu et renforcé. La société civile ne peut pas être réduite à une ’exécutante’ de la politique (d’activation) du gouvernement (au prix le plus bas possible), mais doit pouvoir exploiter complètement ses possibilités pour faire place, à côté du travail productif, au renforcement du capital social et culturel. Cette étude ne peut donc pas non plus fournir des réponses ou des recettes sur mesure à cette problématique complexe. Les organisations qui travaillent avec les femmes doivent intervenir davantage en tant que centres d’expertise et espaces d’expérimentation pour la reconnaissance de solutions et de modèles politiques novateurs. Seule cette méthode permettra de développer des solutions qui profiteront tant à la marge qu’à la société dans son ensemble.

1 JUMP : voir l’explication

2 Travail productif : la production de ressources matérielles. Travail reproductif ou travail de soin : les soins aux enfants, aux malades, aux parents, les tâches ménagères. Travail communautaire : administration, action politique, engagement dans le quartier, citoyenneté… Travail pour soi : s’occuper de sa santé et de son bien-être propres et développer ses talents.

3 D’après la parabole des talents (Evangile de St Matthieu 25/29) : "Car on donnera à celui qui a et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré."

Rebekka Celis
Sofie Giedts