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7 mars 2011


Le travail, drame ou sésame ?


L’asbl l’Autre « lieu » a décidé de se pencher sur la question dans le cadre d’une campagne d’information et de sensibilisation : Et voilà le travail !

Le travail est paradoxal

Le travail est populaire. Entre les réformes, les statistiques, les études et autres mesures politiques, la notion de travail a pris une place imposante. Le chômage, les grèves, le taux d’emploi, les salaires sont les sujets les plus prisés par les unes des journaux. On y parle de l’emploi, de ses effets positifs et négatifs, de ses conséquences. Mais le concept reste ambivalent. Comme conséquence du péché originel dans certaines conceptions religieuses, comme manière d’expier les péchés dans d’autres, le travail est bien souvent lié à la souffrance. Et son origine sémantique, du latin tripalium qui désigne un instrument de torture conforte encore ce lien au tourment. Paradoxalement, le travail a tendance à se poser comme l’unique chemin vers l’émancipation. Les individus trouveraient leur salut dans le travail. Cette promesse met en avant des contradictions que l’Autre « lieu » a pu constater ces dernières années.

Bien plus souvent désormais, l’initiative en santé mentale l’Autre « lieu » ouvre la porte à des personnes en demande de (re)travailler. Mandatée comme lieu d’accueil non-thérapeutique à l’origine, l’association expérimente désormais l’accompagnement professionnel. Ce constat fut à l’origine de la recherche sur la notion de travail. Aurélie Ehx, chargée de projet pour l’association nous en parle : « Nous avons décidé de lancer un thème de campagne, d’investir du temps et de l’énergie car on a eu la puce à l’oreille. La réinsertion sociale n’a plus de sens, à côté de la réinsertion professionnelle, bien plus valorisée. L’accent est mis sur le travail productif. » (1)

Que fais-tu dans la vie ? Tu fais quoi comme travail ? Ce sont les questions qui démarrent bien souvent une conversation avec un inconnu comme si le travail était la seule façon se définir. Le travail prend un aspect grave dans la société actuelle. Et il semble devenir un moyen pour atteindre une relative « normalité » pour les publics de l’action sociale, et dans ce cas, de la santé mentale. La reconstruction de soi et tout ce qu’elle comprend est mise de côté. L’individu dans cette logique cherchera un travail avant même de reprendre ses marques, sans avoir une once de confiance en soi, sans résoudre les conflits (inter)personnels qui le taraude, etc. Dans ce raisonnement, le travail et l’employabilité sont une reconnaissance sociale irremplaçable. Et les politiques d’activation poussent dans ce sens. L’Autre « lieu » a voulu questionner cette norme. Quelle est la valeur sociale qu’on attribue au travail ? A quelle image du travail sommes-nous présentement invités à coller ? Quelle est l’ambigüité et quelles sont les conséquences de cette norme presque exclusive de reconnaissance et de lien social ? Quels sont les enjeux et les limites de la notion de travail ?

Une recherche basée sur le spontané

La réflexion touche le quotidien des publics, leurs valeurs. Elle vise à questionner une norme et donc, par conséquent, à redéfinir et à s’approprier des concepts et des notions. Pour cette raison, l’association a mis en place une enquête. Munie de son bâton de pèlerin, l’équipe est allée recueillir des témoignages, dont celui de Flora pour ses recherches sur la déconstruction de la notion de travail.

Les entretiens informels avec les personnes en réinsertion, les membres de l’association et les professionnels de l’insertion socioprofessionnelle ont tous été enregistrés, dans le but de créer un produit multimédia. L’utilisation du multimédia permet ici d’obtenir des entretiens spontanés, plus proches du vécu des individus. L’enquête a donné lieu à

- une brochure papier pour informer et sensibiliser par rapport aux résultats de l’enquête,
- la création d’un reportage diffusé régulièrement couplé à un débat sur les ondes radios,
- des animations gratuites sur demande pour les publics ou les professionnels de l’action sociale.

Hommes et femmes sur le même bateau ?

L’impact et le déroulement de cette réflexion est intéressant à analyser en termes de genre et de sexe. Il semblerait que les femmes aient pu, dans l’histoire de la société patriarcale, expérimenter d’autres formes de travail, hors du système productif, dans lesquelles elles ont su s’épanouir et dans des secteurs souvent peu valorisés. Ce travail de sensibilisation à la notion de travail est plus musclé chez les hommes qui, dans l’histoire, se sont épanouis au travers du travail productif.

Le travail, n’en faisons pas un drame !

L’argent est un gage social qui pervertit l’accès au bien-être des groupes les plus fragilisés. Aurélie Ehx explique : « La brochure n’est pas une façon de dire - ne travaillez pas, il n’y a pas que le travail dans la vie. L’objectif est ici de remettre en question le concept de l’existence sociale qui, admet encore trop souvent que la reconnaissance vient de la rémunération. » (2)

Il est bien réducteur d’accorder l’accomplissement de soi à la seule sphère productive. S’épanouir, est-ce seulement gagner de l’argent ? S’engager dans des projets de quartier est-il seulement valorisé par des retombées financières ? Les entretiens de l’enquête éclairent cette question que l’Année européenne du volontariat a mise aussi en lumière cette année.

« Bien plus que le travail, il y a une tendance à être toujours en mouvement. Quand on parle du travail, on parle de dynamique de projet, de mobilité… Le travail s’accroche à la notion de « self enterprising, qui veut que chaque personne se projette dans un nouveau projet, avec une idée précise de ce vers quoi elle tend. La société véhicule ces concepts et incite les individus et leurs envies à s’adapter. » (3) Ces contraintes associées à un marché instable, à des exigences de court terme, à des promesses d’objectifs, à des rapports de pouvoir, à des incertitudes, à du contrôle, ancrent la souffrance. Cette flexibilité pousse à la dévalorisation des groupes fragilisés qui en sont exclus et des groupes inclus dans ce système générateur de souffrances.

En santé mentale, le problème est d’autant plus alarmant que la rémunération n’est pas l’objectif premier de personnes souffrant de troubles psychiques ou avec un long parcours psychologique. Le moteur n’est pas "gagner plus d’argent" mais "exister socialement". Mais la société laisse uniquement à l’argent le soin de permettre d’exister socialement. C’est très réducteur. Est alors considéré comme pauvre celui qui ne rentre pas dans le système productif. Croire que la sphère productive est un horizon facilement accessible pour des publics en santé mentale est donc insensé. Les appuis nécessaires à l’accomplissement personnel doivent être pris en compte dans la diversité des formes de travail.

En déconstruisant la notion de travail, on diminue le malaise et la souffrance qu’il génère. Dédramatiser le travail, c’est penser le travail comme source de bien-être dans une complémentarité :

  • Travail pour soi : Je travaille donc je suis autonome, le travail permet d’éviter de rester coincé dans un circuit parallèle marqué par la dépendance.
  • Travail de soin : je travaille donc je suis utile.
  • Travail social : Je travaille donc j’en suis, je retrouve ma place dans le tissus social.
  • Travail productif : Je travaille donc je gagne ma vie, pour promouvoir les conditions matérielles.

L’économie sociale est l’exemple de cette complémentarité et joue ici un rôle important, via les arrangements qui permettent de maintenir un équilibre. Les mouvements de la décroissance aussi ne considèrent plus le travail comme une activité grave et gourmande. Ces logiques permettent de comprendre le système et d’éviter de laisser au bord de la route ces personnes qui ne parviennent pas à se réactiver.

L’asbl Autre "lieu", grâce à cette enquête donne une autre façon d’appréhender le travail et propose des pistes dans une dynamique positive. L’enquête veut mettre en avant les modes d’organisation et de conception du travail qui évitent les écueils de souffrance en valorisant les acquis du travail, à savoir le pouvoir d’achat, le réseau de relations, le sens à la vie, le statut, etc.

Pour en savoir plus,

Aurélie Ehx L’Autre « lieu » Rue Marie-Thérèse 61 1210 Bruxelles autrelieu@edpnet.be Tél : 02 230 62 60

La brochure est disponible gratuitement :

Notes

(1) (2) (3) Entretien avec Aurélie Ehx

Marianne Hiernaux