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4 mars 2010


L’insertion socioprofessionnelle dans un contexte de crise


Viser la durabilité sous le règne du court terme

Licenciements, faillites, délocalisations, restructurations… Les journaux nous servent quotidiennement, chiffres ou récits à l’appui, les multiples manières dont la crise se décline. C’est un euphémisme de dire que le tableau n’est pas rose, avec une société à deux vitesses qui fait le grand écart : entre les personnes hors-circuit, depuis longtemps ou non, et les personnes ayant un emploi et qui tiennent à le garder. Côté salariés, la pression augmente : productivité élevée, heures supplémentaires sans compensation, compétition, stress au travail… [1] Pour ceux et celles qui n’ont pas d’emploi, la pression liée à l’activation des chômeurs – laquelle ne saurait être confondue avec un coup de pouce à l’insertion – s’ajoute au stress lié à une situation souvent précaire et va parfois jusqu’à contrecarrer leurs efforts pour améliorer durablement leur situation [2]. Quels sont les impacts de ces pressions sur le secteur de l’insertion socioprofessionnelle ? Et quelles réponses propose-t-il ?

Entre motivation et obligation

Les organisations d’insertion socioprofessionnelle proposent des formations et autres accompagnements à des personnes peu scolarisées, ainsi qu’à des personnes scolarisées mais dont le diplôme n’est pas reconnu en Belgique. Par définition (et par décret), elles ont pour public des personnes à qui des chances ont manqué et qui ont besoin d’un soutien pour un nouveau départ. La motivation personnelle intrinsèque, qui était jusqu’il y a peu le premier moteur des femmes et des hommes qui s’adressaient à elles, a fait place à l’obligation d’intégrer une filière pour garder ses allocations de chômage ou même son revenu d’insertion sociale. Aujourd’hui, près de 90% de personnes qui se présentent sont catapultées dans les formations et autres dispositifs par la menace.

Bien sûr, il reste des personnes qui font volontairement la démarche de suivre une formation. Mais nombreux sont les chercheurs/euses d’emploi désormais dépendant-e-s du Plan d’accompagnement des chômeurs (PAC). Or, les mécanismes d’activation de ce PAC produisent des effets pervers. Si l’intitulé est louable, l’objectif - réduire le nombre de chômeurs - est ambigu. Certain-e-s sortiront du chômage en trouvant un emploi. D’autres se heurteront à des échecs, car – faut-il le rappeler ? – le nombre d’emplois ne croît pas au même rythme que le nombre de chercheurs/euses d’emploi, et ils/elles sortiront des statistiques au prix d’une nouvelle exclusion : suspension temporaire ou exclusion définitive du chômage, avec perte de droits sociaux (mutuelle, pension), ou encore dispense pour "difficultés familiales ou sociales", qui touche principalement les femmes, lesquelles sont ainsi poussées à s’éloigner du circuit de l’emploi… Au final, on constate une marginalisation et une précarisation encore plus forte d’une partie de la population.

Organismes d’insertion : une volonté de durabilité…

La réponse qu’offrent les associations d’insertion socioprofessionnelle est de l’ordre d’une valorisation de la personne et de la collectivité, pour une insertion durable. Le paysage actuel de l’emploi offre rarement de réelles solutions aux publics les plus précarisés. Néanmoins, l’action des (O)ISP, EFT et autres AFT [3] se veut globale et ambitieuse. L’accent est mis sur la qualité du travail effectué et sur l’importance d’une qualification professionnelle, mais les formateurs/trices et autres travailleurs/euses sociaux/ciales visent l’insertion de la personne dans sa globalité et tiennent compte de la diversité du public, y compris en donnant leur chance aux personnes en grande difficulté pour qui l’accès à un emploi "durable et de qualité" suppose un long chemin. Le premier défi est de fonctionner avec cette diversité et d’en tirer parti. Les formations doivent en effet répondre à un projet personnel de recherche d’emploi, mais, plus fondamentalement, elles réalisent en elles-mêmes une insertion sociale des personnes, puisqu’elles créent des groupes d’apprenant-e-s. Par cette expérience d’une collectivité, un travail social se développe au sein même de l’organisme d’insertion, avec la création de liens et de réseaux sociaux, l’opportunité d’échanger les savoirs et d’apprendre à travailler en équipe.

Le deuxième défi est de créer des liens entre les organismes locaux d’insertion, eux-mêmes différents et censés se compléter, mais qui sont aussi mis en concurrence dans le cadre d’appels d’offres et qui peuvent être amenés à se disputer les résultats acquis par les personnes auprès de qui ils se sont relayés. Les travailleurs/euses de l’insertion qui veulent relever simultanément ces deux défis sont astreint-e-s à un travail épuisant et les réussites gratifiantes avec leur public ne compensent pas toujours la faible considération qui leur est accordée par les autorités dont ils/elles dépendent.

… évaluée selon des critères à court terme

Avec leur politique axée sur la durabilité, les associations d’insertion peuvent espérer répondre à leur mission d’insertion professionnelle, sur laquelle elles n’ont néanmoins pas une forte prise : le marché de l’emploi offre – ou non – des opportunités et les ancien-ne-s stagiaires pourront ou non les saisir. Mais elles auront de toutes façons agi sur l’insertion sociale des personnes grâce aux valeurs développées au sein des associations : entraide, solidarité, valorisation des personnes et du lien, échanges interculturels, travail d’équipe… Valeurs qui aident à reprendre confiance en soi et dans l’autre, ce qui est crucial pour que le "vivre ensemble" reste/devienne possible.

Dans un contexte de crise, il est surprenant que les critères quantitatifs soient les seuls pris en compte pour évaluer – et donc subsidier – les organismes d’insertion socioprofessionnelle : se baser sur les taux de mises à l’emploi – avec une durabilité limitée à un horizon de six mois – ou d’accès à une formation qualifiante nous semble bien léger et même injuste, en regard du travail accompli par ces organisations. Souvenons-nous que leur objet est non seulement de former ou d’orienter les personnes – à commencer, en principe, par les plus précarisées – vers un emploi, mais aussi de les renforcer personnellement dans leur milieu de vie, au niveau individuel, familial et social.

Questionner notre système

Face à ces écarts – écarts entre les personnes salariées et les autres, écarts entre les exigences des pouvoirs subsidiants et la réalité de la crise –, il nous est difficile de ne pas questionner notre système. Un système qui s’écarte toujours plus du bien commun, avec des emplois salariés concentrés sur une partie de la population, sans se soucier d’un partage équilibré du temps de chacun-e entre le travail professionnel et les autres rôles que chacun-e pourrait ou devrait jouer dans la société. Un système qui continue à valoriser – par l’argent – exclusivement le travail abusivement qualifié de productif, alors que le travail de soin et le travail social sont essentiels pour la survie de notre société et pour le bien-être de chacun-e.

Au niveau de l’économie, l’alternative serait de valoriser l’économie sociale, bulle d’air dans une économie sous pression. Au niveau de l’insertion socioprofessionnelle, cela signifierait reconnaître pleinement le « socio » et développer une bonne connaissance mutuelle des acteurs de l’insertion, en complétant la logique d’accompagnement individuel par un soutien à l’insertion sociale effective. Au niveau de l’Europe –dont c’est, faut-il le rappeler, l’année de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale –, ce serait acquérir la sagesse qui nous permette de sortir des schémas dans lesquels la société s’embourbe de plus en plus, pour proposer de construire ensemble une société juste, solidaire et innovatrice. A suivre…

Notes
[1] L’Echo du 20/01/2010 fait part du classement mondial de la productivité. La Belgique se classe 3ème. Le journal commente les chiffres en condamnant le coût de la main-d’œuvre en Belgique. Rien n’est dit sur le nombre d’heures supplémentaires non compensées. Par ailleurs, une enquête de Stepstone affirme que la moitié des salariés prestent des heures sans compensation.
[2] Pour rappel, le 11/01/2010, une délégation de la CSC a rencontré au siège du CDH les trois ministres de l’emploi, Joëlle Milquet (fédéral), André Antoine (Région wallonne) et Benoît Cerexhe (Région de Bruxelles-Capitale), pour dénoncer le Plan d’Activation des Chômeurs, lancé en 2004, qui pénalise les plus faibles.
[3] (O)ISP = (organisme d’)insertion socioprofessionnelle ; EFT = entreprise de formation par le travail en Wallonie ; AFT = atelier de formation par le travail à Bruxelles.

Marie-Rose Clinet
Isabelle De Vriendt