A l’origine, l’e-learning a été développé dans le monde universitaire comme outil d’enseignement et objet de recherche. Par la suite, le secteur privé est apparu sur le marché, avec des objectifs plus ciblés : accroître la productivité dans l’enseignement, tant sur le plan intellectuel que professionnel. Tant sur le plan de la technologie que sur celui de la pédagogie, l’e-learning s’est attaché à répondre aux besoins d’une élite intellectuelle et financière, sans prendre en compte les groupes cibles socio-économiquement défavorisés. Aujourd’hui, un réseau international d’e-learning, EDEN, s’interroge sur la durabilité des apprentissages via l’e-learning (1). L’asbl Flora contribuera à cette réflexion en axant son intervention sur la durabilité sociale : comment innover pour rendre cet outil d’apprentissage accessible à tous, et plus spécifiquement aux femmes précarisées ? Comment l’e-learning peut-il contribuer à une société durable pour tous et toutes ?
L’e-learning : un canal pour développer le travail productif et le travail pour soi
L’e-learning est un outil qui peut aider un large public à se réaliser personnellement et professionnellement au travers de la formation continue à distance. Dans le contexte de l’insertion sociale et professionnelle, d’une part il peut répondre aux besoins des femmes précarisées et à leurs attentes de résultats (travail productif) (2) via l’acquisition de compétences et de connaissances, et d’autre part il peut offrir aux formateurs-trices un support pour développer une pédagogie différenciée, en respectant le rythme d’apprentissage des apprenant-e-s et en partant de leurs besoins. C’est donc un programme personnalisé d’apprentissage qui permettra de combler les lacunes et de rendre visibles les progrès des apprenant-e-s. Pour les femmes précarisées, qui souvent se déprécient, en particulier dans le domaine des technologies (travail productif) et qui sont – implicitement – reconnues et enfermées par le conjoint/la famille/la communauté/la société dans leur travail domestique (travail de soin), cette valorisation des progrès est essentielle à leur motivation et, plus globalement, à leur empowerment (travail pour soi). L’e-learning est donc une opportunité pour les femmes précarisées de développer leur estime de soi en même temps que leurs compétences techniques dans la sphère privée via l’e-learning et dans l’espace public, où les nouvelles technologies sont un support de plus en plus utilisé au quotidien (caisse électronique, inscriptions en ligne, paiements de billets de transport, etc.).L’e-learning : un outil pour équilibrer le travail productif, le travail de soin et le travail pour soi
Sous certaines formes bien spécifiques, l’e-learning peut faciliter un meilleur équilibre entre la formation continue et les autres aspects de la vie des femmes, puisqu’il permet une flexibilité dans le choix des périodes d’apprentissage (auto-formation). Ainsi, les objectifs d’apprentissage et les activités de l’apprenante peuvent facilement être combinés à d’autres tâches, y compris le travail de soin vis-à-vis de la famille. Tout ceci contribue à trouver un meilleur équilibre entre les différents types de travail, et cela vaut particulièrement pour les femmes qui, traditionnellement dans le ménage, se chargent de l’éducation des jeunes enfants.L’e-learning et le rôle innovant du travail social
Pour rendre les apprentissages durables, il est indispensable, y compris dans le domaine de l’e-learning, de considérer les apprenantes comme des citoyennes. En soi, l’e-learning suit souvent un processus individuel, avec pour objectif l’acquisition de compétences personnelles, et néglige cette dimension sociale. Bien sûr, l’apprenante peuvent avoir des contacts sociaux par ailleurs, elle « existe » en tant que citoyenne hors des sessions d’e-learning. Néanmoins, si l’apprenante vit dans un contexte très individualisé, et se trouve isolée ou exclue, l’e-learning tel qu’on le conçoit généralement peut devenir une gageure, et même avoir un effet contre-productif : une apprenante perdra toute motivation si elle traverse seule trop de difficultés durant son processus d’apprentissage. Ainsi, la dimension sociale et collective joue un rôle crucial pour les femmes précarisées, qui trouveront soutien et encouragements au travers du groupe.Ainsi, le processus d’apprentissage par e-learning, basé sur le groupe, devient un support parmi d’autres pour développer le sentiment d’appartenance à la société. Ce sentiment d’appartenance sera renforcé si le formateur ou la formatrice donne l’opportunité de créer un projet de groupe, déterminé et réalisé par les apprenantes. Cette dynamique participative a un impact sur leur vie quotidienne et sur leur entourage. Elle contribue, par l’e-learning, à établir l’équilibre entre les axes individuels (travail productif et travail pour soi) et les axes collectifs (travail de soin et social). De cette manière, on favorise l’autonomisation des apprenantes et le bien-être, pour chaque apprenante mais aussi pour la société. En effet, dans une société qui, dans la lignée une économie de marché, met l’accent sur le travail productif, et dans lequel chacun et chacune entre dans une logique concurrentielle et individuelle pour trouver un emploi, il est indispensable de développer des méthodologies collectives et inclusives de façon à rétablir l’équilibre et répondre notamment aux besoins des publics défavorisés.
Le rôle du formateur ou de la formatrice
Si, pour nous, une société qui se veut durable doit avant tout se soucier du bien-être des femmes précarisées – et, par là-même, se baser sur un système qui n’induit pas d’exclusion - cette recherche d’équilibre entre les différents types de travail concerne tout le monde et tous les niveaux (micro, méso et macro). Plus spécifiquement, une méthodologie participative implique autant les apprenant-e-s que les personnes qui les encadrent. Ainsi, à côté des apprenant-e-s, les personnes qui les encadrent ont également des besoins sociaux, et se sentiront d’autant plus soutenues qu’elles participent à des échanges de pratiques et d’expériences. Un travail de communication, d’interactivité et de mise en réseau doit donc être réalisé, tant au niveau des apprenants qu’au niveau des formateurs-trices. C’est ce que suggère Walter Kugeman, qui souligne lui aussi l’importance de la dimension sociale de l’e-learning [3] : un dialogue doit être instauré entre les apprenantes et avec la personne qui les encadre, et un réseau tel que l’EFQUEL peut soutenir les formatrices et les formateurs dans leur travail d’accompagnement.En guise de conclusion
Aujourd’hui, tout comme dans d’autres secteurs de la société, l’objectif majeur est de réduire la fracture sociale. Les gouvernements autant que les entreprises ont la responsabilité de rendre les compétences technologiques nécessaires accessibles à tous et à toutes, et d’accroître la diversité dans leurs groupes cibles. L’e-learning peut contribuer à réduire la fracture numérique à condition d’intégrer la dimension humaine et sociale dans l’encadrement pédagogique. Pour être plus durable et à participer à un meilleur équilibre dans la société, l’e-learning devrait également favoriser le développement des interactions, non seulement entre apprenant-e-s, mais aussi entre les formateurs-trices et les différents types d’organisations sociales. C’est de cette manière que, progressivement, l’e-learning pourra se mettre au service des personnes les plus précarisées, et en particulier des femmes, qui pourront développer alors leurs liens sociaux, leurs compétences et leur personne via un outil technologique et pédagogique de qualité.D’APRES L’ARTICLE « FOSTERING SUSTAINABILITY OF SOCIETY AND WORK OF DISADVANTAGED WOMEN BY USING E-LEARNING » PRESENTE A LA CONFERENCE ANNUELLE EUROPEAN DISTANCE AND E-LEARNING NETWORK (DUBLIN, JUIN 2011)
Notes
(1) “LEARNING AND SUSTAINABILITY. THE NEW ECOSYSTEM OF INNOVATION AND KNOWLEDGE” (L’APPRENTISSAGE ET LA DURABILITE. LE NOUVEL ECOSYSTEME DE L’INNOVATION ET DE LA CONNAISSANCE), CONFERENCE 2011 ORGANISEE PAR L’EUROPEAN DISTANCE AND E-LEARNING NETWORK (DUBLIN, JUIN 2011).
(2) POUR UNE EXPLICATION DES 5 TYPES DE TRAVAIL ET DU CADRE D’ANALYSE GENRÉE SUR LEQUEL SE BASE LA RÉFLEXION, LIRE l’article sur les entretiens de fonctionnement.
(3) KUGEMAN,K. (2010). “Quality in E-learning” In E-learning : the grand Challenges, conférence organisée par la Fondation européenne pour un e-learning de qualité (European Foundation for Quality in E-Learning - EFQUEL).