Flora est née comme un petit réseau d’associations de formation et de création d’emplois avec des femmes précarisées. Aujourd’hui, nos actions touchent des organisations et des acteurs dans un champ d’action plus large. Il était donc temps d’adapter les statuts et le nom de Flora.
Une étape cruciale
Le rapport annuel paru en juin dernier et approuvé par l’assemblée générale retrace sommairement l’évolution de Flora et identifie la place unique que l’organisation prend désormais entre coupoles, réseaux et fédérations. Depuis le début, Flora a utilisé le genre pour aborder l’exclusion et la pauvreté. En approchant les femmes précarisées en tant que co-expertes et pas comme « objet » de la connaissance ou de la politique, Flora a jeté les bases d’un nouveau paradigme, avec des cadres d’analyse et des outils méthodologiques. Aujourd’hui, il est clair que les mécanismes qui causent plus de précarité chez les femmes peu scolarisées sont aussi valables pour d’autres groupes sociaux, et tout aussi nuisibles. La crise écologique montre que le système économique laisse trop peu de place pour le soin aux générations futures, pour une cohésion sociale et pour le bien-être et la dignité de chaque individu. Par les crises financières récurrentes, de Lehman Brothers à la Grèce, on prend conscience que le modèle économique dominant doit être revisité. Et cette prise de conscience fait ses premiers pas dans les milieux économiques. Le modèle alternatif que Flora a développé dans un contexte plus restreint et plus sûr résonne de plus en plus dans des milieux très différents. Il était donc temps d’ouvrir les portes et fenêtres du réseau.
Le genre et l’argent
Durant les 15 dernières années, Flora a régulièrement mis en lumière au travers de projets de recherche-action avec des femmes précarisées les effets pervers de la prédominance du travail productif (défini comme la production de biens et de services destinés à répondre aux besoins matériels) au détriment des autres formes de travail dont la société a besoin pour fonctionner. La production de la plupart des marchandises est désormais mondialisée et une monnaie d’échange est donc nécessaire. Dans notre système socio-économique, l’argent des banques est devenu l’unique monnaie d’échange, et c’est là que le problème réside. En somme, dans notre société capitaliste, tout est lié ou évalué par rapport à l’argent. Et le système fonctionne avec le principe des dettes, qui conduisent aux intérêts, qui eux-mêmes contribuent (en partie) à enrichir les épargnants. Dans ce système, les riches ont donc toujours besoin des pauvres. Il est impossible que tout le monde soit riche, vu que les intérêts ne poussent pas sur les arbres. « Dans notre système capitaliste, il y a donc un paradoxe : toute la richesse est détenue par un groupe restreint de personnes. Ce groupe qui possède de plus en plus de terres, d’entreprises et de matières premières profite de la consommation des autres. Au lieu d’augmenter les salaires de ces derniers pour payer leur consommation, on leur prête de l’argent contre de l’intérêt. Ainsi, certains s’enrichissent et d’autres s’endettent. « Ce système sature aujourd’hui et implose », selon l’anthropologue belge Paul Jorion (1).Les intérêts placent les gens dans une compétition sous-jacente. Il n’est donc pas surprenant que les fractures sociales – particulièrement entre les sexes, mais aussi entre les personnes de différents niveaux scolaires, ou origines, âges, capacités physiques, etc. – ne diminuent pas. Aussi dans les pays du Sud, le fossé entre les pauvres et les riches prend une ampleur effrayante. L’argent des banques nous fait croire que les différences de genre sont inévitables. Il ne s’agit pas ici de différences biologiques (comme le sexe) mais de fractures créées socialement et liées aux rôles auxquels les individus ont accès ou pas, dans lesquels ils sont poussés ou desquels ils sont exclus (2). Les femmes – et particulièrement les femmes précarisées et peu scolarisées – ont moins accès aux rôles que la société valorise. Elles sont exclues et marginalisées. Sur base de leur vécu, on comprend mieux le système et ce qui est essentiel pour rendre le système socio-économique plus durable.
Le genre, la durabilité et l’économie solidaire
Combattre la pauvreté doit se faire de manière durable, et cela exige de remettre en question les mécanismes économiques qui poussent les femmes et les hommes à prendre divers rôles dans la société. Les organisations qui partagent la vision de Flora depuis des années aident les femmes à améliorer leur position dans ce système dominant de la société. Il est donc utile de remettre aussi ce système en question ! On ne peut combattre la pauvreté sans combattre en même temps les mécanismes qui conduisent à la marginalisation, à l’exclusion et à la subordination. L’objectif n’est donc pas de combattre les pauvres mais d’approcher les causes de la pauvreté avec eux. Et c’est pourquoi Flora a besoin de travailler en partenariat avec ces associations. Avec elles, nous renforçons l’empowerment et la participation des groupes fragilisés, d’une manière qui ne les considère pas comme des « objets » de l’activation mais comme des partenaires privilégiés dans un processus à double sens. Les organisations sont bien souvent à la recherche d’approches innovantes mais le font souvent de façon intuitive sans cadre et sans systématisation. Et par ailleurs, les cadres dominants sont si forts que les associations retombent bien souvent dans les travers de l’approche classique, qui subordonnent les personnes précarisées au système socio-économique.Des alternatives de système doivent donc être trouvées avec les personnes en pauvreté. C’est le sens profond du travail sur le genre : puisque nous sommes indignés de l’oppression des groupes vulnérables, il faut remettre en question la définition largement répandue et la répartition et la valorisation des différentes formes de travail pour qu’une économie plus juste et plus inclusive puisse émerger. Ce sont principalement les groupes de femmes opprimées (peu ou pas scolarisées) qui se rendent compte de de l’injustice et la non-viabilité d’un système où seule la concurrence est reconnue comme valeur et que la solidarité est (cyniquement) dépeinte. Mais, de plus en plus, d’autres groupes en sont conscients.
Nouveaux statuts
Pour impliquer le plus possible de nouveaux partenaires à collaborer et à échanger avec Flora, les statuts devaient être assouplis et simplifiés (3). L’adhésion est désormais ouverte aux organisations et individus. Devenir membre, c’est s’engager à collaborer à la vision et à la mission de Flora et du réseau. L’adhésion mentionne également la volonté des membres de diffuser les actions et l’expertise de Flora dans leurs propres réseaux, et d’échanger au sein du réseau leurs propres idées. Ce n’est donc plus la coordinatrice ou le conseil d’administration qui décide de qui peut devenir membre et qui peut assister à des rencontres aux Journées Flora ouvertes à tous. En adhérant à Flora, le membre est invité à partager la manière dont il s’approprie la mission et la vision de Flora dans son travail. Pour devenir membre, il suffit de participer à une activité de Flora (formation, consulting) et d’en faire la demande via l’équipe de Flora.Valorisation complémentaire/alternative : un concept cher à Flora mis en place
Dans la manière dont Flora organise son travail, nous essayons de mettre en pratique et d’appliquer le plus possible les principes que nous développons depuis des années avec les femmes peu scolarisées. Ce n’est pas une tâche facile parce que nous sommes tous formatés par le modèle économique dominant. Ce système semble être considéré comme normatif, telle une loi. “Tu dois t’intégrer au marché de la concurrence », entend-on encore souvent. Quand Galilée a prouvé que la Terre était ronde, les personnes et les institutions sont restées encore persuadées durant des siècles que la Terre était plate. Pour aller contre le courant dominant, il est essentiel d’être nombreux. On ne peut pas seul tenter de réécrire et de repenser la société sur une page blanche. C’est pourquoi, Flora met l’accent sur la dynamisation de son réseau, pour proposer un modèle alternatif en complément au modèle existant et pour le développer de manière durable et inspirante pour chacun.
Notes
(1) http://www.pauljorion.com/blog/wp-content/uploads/Jorion-NRC-18.6.2011.pdf
(2) Pour présenter la notion complexe de “genre”, nous utilisons la formule suivante : G = s. p, où G représente le genre, s le sexe et p la position (sociale) ou ‘power’ (empowerment). La formule (qui n’est évidemment pas destinée à faire des calculs mathématiques) montre que le sexe, une caractéristique individuelle (niveau micro) est lié à une position sociale (niveau macro) qui va de pair avec le pouvoir ou l’absence de pouvoir. Le genre ne concerne pas uniquement les caractéristiques individuelles des individus (s), mais concerne aussi les ’rôles’ auxquels ils ont accès (ou pas) et qui sont socialement valorisés (ou pas) par l’attribution d’un pouvoir économique, politique ou culturel (p). Par conséquent, le genre est dès le départ une notion complexe qui analyse un problème et identifie les mécanismes à différents niveaux.
(3) Voir statuts complets de Flora.
(4) Voir rapport détaillé de la discussion de fond de l’Assemblée générale.