Lors de la recherche-action « Fin de carrière de femmes précarisées. Ont-elles droit à la pension ? » réalisée en 2008, qui avait pour objet l’analyse du parcours de vie de femmes et la constitution de leurs droits à la pension, nous avons constaté que les femmes précarisées interrogées ont un parcours de vie qui ne correspond pas aux carrières standards sur base desquelles a été créé le système actuel du calcul des pensions. Nous avons donc élaboré un cadre d’analyse qui permet de rendre visibles les carrières et les parcours de vie des femmes précarisées et peu scolarisées.
Suite à cette première recherche, nous nous sommes demandées si ce cadre d’analyse pourrait également s’appliquer aux femmes issues de l’immigration. Notre nouveau projet « Etranges Pensions ! », subventionné par le Centre pour l’Egalité des Chances et la Lutte contre le Racisme, a pour but de répondre à cette question. Concrètement, nous avons rencontré des femmes allochtones en formation chez Groep Intro et à la Cobeff..
Après plusieurs rencontres, entretiens individuels et l’analyse des différents parcours de vie, nous avons pu dégager certaines similitudes et divergences entre la vie des femmes précarisées allochtones et autochtones. C’est en observant ces parcours que nous pouvons comprendre comment les femmes précarisées se constituent, ou pas, des droits à la pension. Toutes ces observations se trouvent dans notre rapport de recherche Nous vous présentons ici quelques observations et les pistes qui en découlent qui permettrons de susciter le débat, mais qui doivent encore être confrontées à la réalité.
Pas d’orientation, pas de motivation…
Quand on écoute le parcours scolaire des femmes allochtones que nous avons rencontrées, on remarque qu’elles ont toutes été presqu’au bout de leurs études secondaires (contrairement aux femmes autochtones rencontrées dans le cadre de notre première recherche chez Leren Ondernemen, qui ont eu un parcours beaucoup plus chaotique dès l’enfance). Pourquoi ce presque ? Pourquoi avoir raté la dernière marche, la dernière étape de leur cursus qui leur aurait permis d’avoir un diplôme, carte d’accès aux études supérieures ou à l’emploi ? Trois raisons se dégagent : soit les parents estiment que leur fille n’a pas besoin de terminer ses études, elle a 18 ans, elle peut rester à la maison pendant que son mari gagnera le pain du ménage (ce qui en réalité, est de moins en moins le cas dans la société actuelle), soit la fille rencontre un homme qui lui fait comprendre qu’elle n’aura pas besoin de travailler et donc que les études ne sont pas importantes, soit elle est démotivée et elle ne voit pas l’intérêt de terminer ses études. Dans les trois cas, la même idée revient : on apprend à ces filles que ce n’est pas leur rôle de se qualifier pour avoir accès à un emploi plus tard, on ne les valorise pas dans un rôle d’actrices de la société et de détentrices de savoir, mais au contraire on les conforte dans l’idée qu’elles sont faites pour être mères de famille et s’occuper du ménage. Dans ces conditions, où peuvent-elles trouver la motivation et la force de s’opposer au choix d’arrêter les études (choix qui peut sembler plus facile de prime abord) ?
Comment inverser la tendance ? Nombre de ces femmes ont suivi, bien plus tard dans leur parcours, des formations d’orientation. Trop tard ! Il faudrait orienter les jeunes (autant les filles que les garçons) avant qu’ils ne quittent l’école. Pourquoi ne pas instaurer des sessions d’information et d’orientation chez les élèves du secondaire (général, technique et professionnel), dès la 4e ou la 5e ? En faisant collaborer les professeurs, qui connaissent les capacités des élèves, et des professionnels de l’orientation qui connaissent les diverses filières existantes, cela pourrait valoriser ces jeunes filles et leurs compétences, et leur monter que d’autres voies sont possibles. Parmi les idées qui nous sont venues et qui pourraient relancer la motivation de ces jeunes pour la formation et le travail, évoquons celle d’instaurer un service civil obligatoire d’un an pour tous et toutes les jeunes vers 18 ans. Par service civil, nous entendons du travail bénévole, à vocation sociale, qui pourrait permettre aux jeunes de découvrir le monde du travail, de se sentir utiles et de découvrir des capacités qu’ils n’ont pas eu l’occasion de développer à l’école. Il faudrait penser ce système de telle manière qu’il permette une totale mixité dans le choix des organisations, tant une mixité de genre, que de classe sociale et d’origine culturelle. Ainsi les jeunes pourraient découvrir les autres, découvrir d’autres pistes pour leur avenir, et avant tout se découvrir eux-mêmes.
Rencontre avec les femmes en formation à la COBEFF
Rester en phase avec l’horloge biologique ?
Les femmes précarisées, qu’elles soient autochtones ou allochtones, ont leur premier enfant très tôt par rapport aux femmes qui suivent un parcours de vie « classique ». Elles se retrouvent dans un rôle de mère dès 20-22 ans, ce qui ne leur permet pas de poursuivre des études, une formation ou un emploi pendant une certaine période, d’autant que les femmes précarisées ont essentiellement accès à des emplois durs physiquement et/ou psychologiquement, et qu’elles sont en règle générale plus « fragiles » que les femmes de la classe moyenne, car elles sont dans une logique de survie et dans des rôles très traditionnels.
D’un point de vue biologique, le meilleur moment pour une femme d’avoir des enfants est situé entre 20 et 25 ans. Cependant, la norme sociale qui est de mise est très linéaire : école, études supérieures, travail… et ce n’est qu’une fois qu’on a commencé une carrière qu’on peut penser à avoir des enfants (il est souvent déjà 30 ans…). Quand les femmes précarisées interrompent ce parcours, il est souvent très difficile pour elles de reprendre le fil. Elles commencent donc leur carrière avec un handicap : pas de formation, pas d’expérience, un trou dans leur CV : moins de chance de pourvoir accéder au marché de l’emploi. Ne faudrait-il pas aménager le système pour faciliter la conciliation entre la poursuite d’études et la maternité ?
Le soin prédominant
Le cadre d’analyse sur lequel nous nous basons part du postulat qu’il doit y avoir un équilibre des quatre types de travail (productif, reproductif, communautaire et pour soi) au sein de la société. Cependant, on a remarqué qu’au cours des différentes phases de vie des femmes précarisées, c’est toujours le travail reproductif (ou travail de soin : s’occuper des enfants, du mari, des parents, beaux-parents et de la famille au sens large, du ménage…) qui reste la priorité et qui occupe la plus grande part du temps de ces femmes. Ainsi, elles ont peu de temps pour suivre des formations, gagner leur vie, s’impliquer dans des actions citoyennes et encore moins pour se consacrer à elles-mêmes. Malheureusement, on remarque que le conjoint est rarement à même de combler le déséquilibre entre les différents types de travail. D’une part, chez les femmes précarisées autochtones, les conjoints sont très peu présents, et quand ils le sont, c’est souvent de manière négative (à la charge de la femme, violents, alcooliques…). D’autre part, chez les femmes allochtones que nous avons rencontrées (d’origine turque et marocaine), le conjoint arrive en Belgique pour se marier, il doit donc passer par différentes étapes d’intégration avant de pouvoir prétendre à un emploi (apprentissage de la langue, papiers, formation,…). Ce ne sont donc pas les hommes qui comblent le déficit de travail productif au sein du ménage. Il résulte de cette charge de soin importante un grand isolement pour ces femmes, qui restent à la maison et ne vivent que pour s’occuper de leur famille. Dans cette situation d’isolement, les femmes entrent souvent dans un processus de dévalorisation où elles perdent confiance en elles car elles ne peuvent pas discuter de leurs problèmes ni les relativiser. De plus, elles perdent leur réseau social et n’ont plus accès au domaine public, ce qui augmente leurs difficultés à accéder au marché de l’emploi et à se constituer des droits à la pension sur base d’une carrière professionnelle à long terme.
On peut dès lors se poser une série de questions :
- Pourquoi l’homme ne prendrait-il pas également à sa charge une partie du travail de soin ?
- Ne faudrait-il pas valoriser davantage ce travail reproductif qui prend tout le temps de la vie des femmes ? Par exemple, en instaurant un « congé d’intégration » pendant la période où la femme allochtone consacre du temps à sa famille pour faire toutes les démarches d’intégration nécessaires.
- La société ne pourrait-elle pas jouer un rôle de régulateur pour rétablir un équilibre, par exemple en créant plus de structures d’accueil pour les enfants, à moindre coût pour les personnes en situation précaire qui suivent une formation ou qui ont un emploi ?
- Dans le cadre de ces structures d’accueil, il faudrait également créer des espaces de rencontre et de discussion au sein desquels les mères pourraient se resocialiser et reconstituer un réseau, afin de leur redonner confiance en elles et de leur ouvrir d’autres pistes pour le futur.
Quand on observe l’impact que ces parcours de vie ont sur la constitution des droits à la pension, on remarque que, durant les périodes de travail de soin, les femmes sont souvent dans des périodes dites « assimilées ». Elles cotisent pour leur pension, mais sur base de faibles revenus. Le montant de leur pension ne leur permet donc que de « survivre », pas de sortir de la précarité.
En lisant cette analyse, il est clair que le système de pension actuellement en vigueur en Belgique ne correspond pas à la réalité des carrières des femmes, et a fortiori des femmes peu scolarisées et précarisées. Dans une perspective de construction équitable des droits à la pension, il faudrait donc envisager une réforme de ce système, sur base des réalités que nous avons pu observer sur le terrain et des pistes évoquées dans le rapport de recherche.