La conférence mondiale sur l’e-learning et la durabilité organisée par EDEN à Dublin en juin a foisonné de réflexions et de témoignages sur les manières dont l’apprentissage et la formation à distance par Internet peuvent être durables. Si beaucoup ont questionné la durabilité technologique et méthodologique de l’e-learning comme une fin en soi, l’enjeu était bien de s’interroger sur le rôle de l’e-learning dans les questions liées au développement durable de notre planète. Et quand on parle de développement durable, le genre n’est jamais très loin (1) …
D’un château bien gardé…
C’est Mary Mc Aleese, Présidente d’Irlande, qui a inauguré la conférence et mis en exergue le rôle social que l’e-learning est amené à jouer. Si jusqu’ici l’e-learning s’est principalement développé au sein des universités et des entreprises pour un public favorisé, comme un château accessible uniquement aux chevaliers de l’Internet et de la société, il s’agit à présent de transformer l’e-learning de façon à ce qu’il devienne un outil au service de tous. « Le terme « open », lorsqu’il concerne l’apprentissage, sous-tend deux valeurs clés : l’éducation doit être ouverte et flexible, conçue pour s’adapter au rythme et le lieu de l’apprenant. Elle devrait également être ouverte et inclusive, concevant des parcours éducatifs accessibles aux personnes exclues. » (2)
… à l’open attitude
Aux côtés d’interventions axées sur l’e-learning comme une fin en soi - avec la présentation de nouvelles technologies de support et de pédagogies centrées sur les étudiants des Hautes écoles -, les participants à la conférence ont pu prendre connaissance de plusieurs expériences d’e-learning élaborées avec des publics spécifiques, tels que les personnes malvoyantes, les personnes âgées, les personnes incarcérées, les personnes de milieu rural, les femmes, les adolescents. Autant de brèches dans le solide édifice construit depuis plus de 20 ans, autant d’opportunités pour intégrer une dynamique transversale dans la conception et la diffusion des outils basés sur les nouvelles technologies.
Une opportunité pour les formateurs
Les formateurs et pédagogues exploitent également dans le domaine de l’e-learning une belle opportunité pour de partager leurs outils et leurs pratiques. Loin d’une logique de concurrence, le partage d’outils pédagogiques (Open Educational Ressources) est un concept qui permet aux formateurs d’accéder à nombre d’outils pédagogiques faisant appel aux nouvelles technologies. A l’heure actuelle, ce concept évolue vers le partage de pratiques (Open Educational Practices) : l’idée est de développer une réflexion pédagogique en impliquant ses utilisateurs, formateurs et public-cible, lesquels peuvent, au travers de leurs expériences, dynamiser la réflexion au travers d’une collaboration basée sur un même outil. C’est ce travail en réseau articulé sur la toile et dans des rencontres en temps réel qui pourra réellement soutenir et renforcer la qualité du travail pédagogique dans son ensemble.
Une dynamique empreinte de genre…
Loin des schémas classiques d’un savoir numérique créé au sein du monde académique et transmis de manière hiérarchique aux travailleurs de terrain, le concept d’Open Educational Practices reconnaît l’importance de partager savoirs et expériences, et de mettre sur un pied d’égalité théoriciens et praticiens. C’est bien sûr dans cette lignée que s’inscrit Flora, avec la co-construction d’outils et une réflexion genrée via le travail en réseau. Les outils, loin d’être figés, continuent à évoluer à travers les formateurs et les publics qui les expérimentent. Pour Flora et pour nombre d’associations plus ou moins éloignées des nouvelles technologies, le défi est d’utiliser celles-ci comme support pour la diffusion et l’accessibilité des outils, mais aussi comme espace de réflexion pour les formateurs et, conjointement, comme espace public virtuel pour les groupes en insertion (3).
… à inscrire dans la langue
Ces évolutions font partie d’une réelle transition, liée aux questions de genre, et sont loin d’être anodines. Les inscrire dans la langue, c’est reconnaître leur force. A côté de l’Open Educational Practices a été ®animé le terme ‘heutagogie’, lequel vient supplanter l’‘andragogie’. L’andragogie désigne étonnamment la pédagogie pour adultes. Ce qui peut sembler étonnant, c’est que le terme se base sur une racine masculine (andros), faisant fi de la moitié des adultes. Néanmoins, c’est bien un enseignement descendant et linéaire propre à une logique patriarcale qui caractérise l’andragogie. L’e-learning, dans sa dynamique individuelle et autonomisante, était initialement un outil rêvé pour ce type d’enseignement. L’heutagogie, elle, désigne une dynamique d’apprentissage à double sens, avec une évaluation des apprentissages par les apprenants, le développement de capacités et une approche non linéaire. L’apprenant y est amené à créer les contenus et à donner lui-même le sens de ses apprentissages. La dimension collective est également très présente, puisque les apprenants collaborent activement entre eux et avec l’enseignant. Cette nouvelle approche est insufflée par le web 2.0, davantage participatif et inclusif. Une belle opportunité de rendre les dynamiques pédagogiques durables en y intégrant une approche genrée, c’est-à-dire une approche qui prend aussi en compte l’axe social nécessaire à l’équilibre individuel et sociétal (4).
Un modèle de femme(s) pour la planète
Si le danger de conférences rassemblant des experts d’une même branche est de se concentrer sur une technicité qui s’écarte du sens de ce que l’on fait, avec, pour seule raison d’être, sa propre existence (faire de l’e-learning pour l’e-learning, des recherches pour des recherches) et avec, pour conséquence, de tourner en rond, la conférence s’est clôturée sur le très beau témoignage de Liv Arnesen, une Norvégienne qui, au-delà de tous les stéréotypes, a décidé il y a dix ans d’être la première femme à faire la traversée de l’Antarctique. Suite au succès de son entreprise, elle développe aujourd’hui une dynamique collective en entraînant dans sa course un groupe de femmes. Elles seront six à faire la traversée de l’Antarctique, traversée qui visera à sensibiliser la planète au problème de l’accessibilité de l’eau. Six à s’inscrire dans une dynamique citoyenne qui propose une transition vers un monde non plus dirigé pour le profit de quelques uns, mais davantage centré sur la recherche d’un équilibre et d’un bien-être collectifs, à partager par tous.

Des lettres pleines de sens sur la toile
Et l’e-learning dans tout cela ? Eh bien, il vient en soutien à cette initiative, la renforce, la rend durable par l’impact qu’elle peut avoir, via Internet, sur les acteurs politiques, économiques, sur la société civile et sur le grand public : un blog est lancé pour sensibiliser et engager le plus de volontaires possible, et en particulier les jeunes, là où ils sont, par-delà les frontières, dans cette aventure et dans ce combat pour un développement réellement durable de l’ensemble de la planète. (5) D’EDEN au paradis blanc, du virtuel au réel, il n’y avait qu’un pas qui a été franchi à Dublin avec Liv Arnesen, avec beaucoup de bonheur.
Notes
(1) Pour rappel, Flora a pu y présenter une analyse de l’e-learning et des défis pédagogiques pour les femmes en insertion. Voir aussi http://www.florainfo.be/L-E-learnin…
(2) Il est possible de lire le discours de la Présidente Mc Aleese sur le site d’EDEN : http://www.president.ie/index.php?s…
(3) Flora développe actuellement une plateforme numérique dans le cadre du projet Du Je au Nous, destinée tant aux formateurs qu’aux groupes qui développent un projet collectif Du Je au Nous.
(4) L’intervention de Lisa Maria Blaschke (Université d’Oldenburg, Allemagne) a été très éclairante sur cette question : « Sustaining lifelong learning : a review of heutagogical practice and self-determined learning ». Par ailleurs, le projet européen Links-Up organise le 22 septembre à Budapest une conférence sur le rôle du web 2.0. dans l’insertion des personnes : « Learning 2.0.for an inclusive knowledge society – Understanding the picture ». Plus d’info : http://www.linksup.eu
(5) Plus d’info (en anglais) : www.yourexpedition.com et http://livarnesen.com