Encore animée de la Journée mondiale du commerce équitable du 12 mai et les Chantiers de l’économie sociale organisés par SAW-B le 8 juin, Flora vous invite à poser, avec Elena Lasida, un autre regard sur l’économie et à élaborer un cadre pour penser la société autrement.
Elena Lasida, économiste d’origine uruguayenne, propose dans son essai Le goût de l’autre (1) une analyse décentrée de l’économie. Plutôt que de réduire l’économie à sa dimension matérielle (l’économie comme moyen d’assurer les biens matériels), il s’agit de relever les dimensions sociale et politique de l’économie et de les rendre visibles. L’enjeu est de taille : voir et montrer l’économie comme un projet de société, à côté de sa fonction régulatrice d’échanges de biens, c’est rappeler aux citoyens et aux politiques la possibilité de choisir pour un « style » d’économie en adéquation avec des valeurs autres que le profit et l’intérêt propres.
UN RÉCIT À MULTIPLES FACETTES
L’essai d’Elena Lasida s’apparente à un récit. On n’y trouve aucun chiffre, mais bien des histoires. Histoires tirées de son expérience personnelle, idées illustrées par des expériences d’associations actives dans le domaine de l’immigration, de la pauvreté ou du handicap, et même, récits bibliques, comme outils de réflexion. Loin de faire l’apologie du christianisme, Elena Lasida veut, à travers ces récits qui lui sont familiers, donner une caisse de résonance à l’idée d’une économie « transcendante », c’est-à-dire une économie qui dépasse la question des besoins matériels pour être habitée par la vie, avec la question des relations humaines et du vivre-ensemble.
Organisation pluraliste, nous choisissons de nous départir de ces récits et de reprendre uniquement, à travers cette note de lecture, le fil rouge de l’analyse posée sur l’économie, en faisant des liens avec les actions de Flora.
UNE OPPORTUNITÉ, LA CRISE ?
Elena Lasida répond par l’affirmative. Sans nier les effets mortifères de la crise évidents pour tous et toutes, elle met en avant que le manque amène par le « vide » l’émergence d’une dynamique pour renouveler le système. Plutôt que de s’empêtrer dans une logique réparatrice face aux limites d’un système, les citoyens peuvent saisir aujourd’hui l’opportunité d’entrer dans une logique de création et d’innovation, pour inventer un système qui ne soit plus générateur d’inégalités sociales et qui réponde durablement aux questions environnementales qui se posent aujourd’hui. La crise favorise en effet le développement d’un esprit critique qui met le citoyen en mouvement – pensons aux indignés – et qui ouvre à l’altérité : il s’agit aujourd’hui de penser aux générations, présentes et futures, ici et là-bas, aux niveaux local, national et mondial.
A Flora, notre mission a toujours été de mieux comprendre, dans une approche sensible au genre, les mécanismes d’exclusion sociale, dans le but de rechercher des réponses pour l’inclusion durable des femmes précarisées, premières cibles d’une société fondée sur une logique de profit. Ces dernières années, nous avons eu le souci d’ouvrir notre réflexion à un réseau dynamique et non plus figé, de façon à multiplier les « altérités » et à renforcer le travail de co-construction d’outils diversifiés pour favoriser le développement durable de notre société. Flora est ainsi devenue un réseau d’expertise en genre, en durabilité et en économie solidaire.
UNE ÉCONOMIE QUI MET EN LIEN
Sans jamais vouloir présenter la finance solidaire ou le commerce équitable comme des modèles absolus à suivre par tous, dans tous les contextes, Elena Lasida s’appuie néanmoins sur ces formes alternatives pour montrer le déplacement qu’offrent ces structures économiques : du contrat entre emprunteur et financeur, de la relation d’échange entre consommateur et producteur, l’économie, dans ces structures, est un lieu de vie et de sens, où la finalité est le bien commun et où l’initiative individuelle s’inscrit dans une relation de confiance et de partage avec l’autre. On parle alors d’alliance, de co-production, de reconnaissance mutuelle. « Ces dimensions replacent la dimension relationnelle au centre de l’économie et du développement, qui deviennent dès lors des facteurs de création humaine, et pas seulement matérielle » (2).
Réseau d’expertise en économie solidaire, Flora voit des projets de financements alternatifs comme Crédal ou des organismes d’économie sociale comme AKSI (3) rejoindre les nombreuses associations d’insertion qui font partie de son réseau et qui participent aux actions collectives. Il s’agit en effet de projets qui cherchent à rendre visibles et à développer tous les axes du travail nécessaires à l’équilibre d’une société : non seulement le travail productif (qui répond aux besoins matériels), mais aussi le travail social (qui répond au besoin humain de créer des liens), souligné par Elena Lasida. Les femmes précarisées qui ont élaboré avec Flora cette grille d’analyse ont également souligné l’importance du travail de soin (qui répond aux besoins liés à la santé de tous et de toutes) et du travail pour soi (qui répond au besoin de développement personnel et de bien-être).
DU RÔLE DE LA PARTICIPATION
Dans cette dynamique, la participation citoyenne est ranimée, à tous les niveaux : le choix est rendu visible, la consommation est teintée de responsabilité, le pourvoyeur de fonds devient un collaborateur. Les relations sont renforcées par une logique de réciprocité, régulée par un lien d’appartenance entre ceux qui échangent les biens. Chacun a alors un rôle qui lui est propre et qui fait partie d’un ensemble harmonieux. Voilà un rêve encore à construire ! En particulier dans un système économique qui génère des inégalités ! L’enjeu, ici, pour Elena Lasida, est d’impliquer les pauvres non pas comme des objets qui illustrent une réflexion sur une société plus inclusive par leur témoignage, mais bien comme des sujets et des personnes-ressources pour participer à l’élaboration d’une pensée collective sur la manière dont on pourrait « faire société ensemble ». Chez Flora, les personnes précarisées, et en particulier les femmes, sont points de départ et d’arrivée des actions : il s’agit de partir d’elles, dans un travail de terrain et de recherche-action, et/ou des personnes qui les accueillent, qui les encadrent pour développer des projets qui renforceront leur place dans la société : Agora des femmes, recherche-action sur les familles monoparentales ou sur les violences intrafamiliales, coaching d’insertion, femmes et pension… les thématiques sont multiples et diversifiées à l’infini, mais elles passent toutes, chez Flora, par le prisme du genre.
UNE QUESTION DE MÉTHODOLOGIE
Si l’on remet en question le système économique actuel, si l’on veut favoriser une économie habitée par l’humain, il est indispensable de s’attacher au processus pour y parvenir, de déployer une méthodologie qui va effectivement permettre à chacun-e de co-créer et d’avoir sa place dans le tout social. Si on ne fait pas cet effort, on risque très vite de reproduire ce processus d’exclusion, car la manière d’y parvenir reproduira le système dominant. Si l’on veut élaborer une économie animée par un projet de société, le pauvre doit être considéré comme « un acteur social qui doit pouvoir participer à un projet d’ensemble » (4). Ainsi, pour Elena Lasida, l’enjeu du développement durable est de faire de tous et toutes des acteurs et actrices de créations collectives. Ces créations collectives supposent des choix de société où entrent en tension les intérêts aux niveaux économique, social et environnemental. Ainsi, « le grand défi du développement durable [est] de penser une pédagogie du choix collectif. » (5) Il ne suffit pas, en effet, de savoir quel(s) but(s) on poursuit, mais bien de développer une ou plusieurs méthodologies pour y parvenir. Et si l’objectif est de construire une société inclusive, participative, dans laquelle chacun a sa place, la méthodologie déployée pour y parvenir doit calquer ces mêmes valeurs. A travers la méthodologie Du Je au Nous (6), des projets collectifs et citoyens se développent dans une perspective inclusive qui implique une relation d’égal à égal dans le respect et la valorisation de tous et de toutes. Cette méthodologie, développée avec une dizaine de groupes de femmes en insertion, dans des contextes très différents, est utilisée dans d’autres contextes, et en particulier au sein de groupes de travailleurs sociaux. Elle propose bien une pédagogie du choix collectif, sans pour autant donner de modèle de choix, puisque le mode de prise de décision dépendra du contexte, du groupe, de la décision à prendre, et d’autres paramètres encore.
DE LA MESURE À LA DÉ-MESURE
Le paradoxe, c’est que, souvent, les actions collectives réalisées sont évaluées selon les mêmes critères que dans l’économie classique. « Ce sont l’efficacité et la quantité produite qui seront appréciées plutôt que les relations nouées. La valeur [. ..] est attribuée uniquement au résultat final plutôt qu’à la procédure employée. » (7) Une telle économie, habitée par l’humain, ne peut pourtant pas être évaluée de la même manière qu’une économie uniquement basée sur la rentabilité financière. En effet, ce qui donne de la valeur à l’action collective, dans ce cas, c’est la cohésion sociale, la lutte contre l’exclusion et le développement durable. L’évaluation d’actions impliquant l’humain et le vivre-ensemble devrait s’engager dans un moyen terme, et prendre en compte tant les intérêts individuels que les intérêts pour autrui et pour la collectivité. Reconnaître la « rentabilité » sociale et sociétale, mettre en valeur la relation de « réciprocité » dans l’agir démocratique (avec notamment la notion de « co-gestion », accepter de « faire place à la dé-mesure, à ce qui n’est pas mesurable, mais qui fait vivre » (8) est une démarche qui est certes à contre-courant des normes actuelles, mais qui pourrait contribuer à rétablir l’équilibre et, en particulier, à soutenir les initiatives en faveur du développement durable. Suite à la journée d’étude « Qualité et quantité : unies pour le meilleur et pour le pire ! Quelles valorisations du travail social ? », Flora a initié un groupe de travail qui se penche sur la question des indicateurs de qualité de façon à créer un outil pratique pour les associations, et à relayer au politique cette réflexion pour une évaluation plus globale des associations d’insertion, axée sur leur plus-value.
UNE QUESTION DE « STYLE »
Tout comme l’identité, les modes d’approche et de développement démocratique sont en devenir : construits par nos expériences, ils sont imparfaits, toujours en devenir. De la même manière que l’économie, qui, aujourd’hui, est vue par la pensée dominante comme figée et universelle, fondée sur la rationalité et sur la capacité calculatrice de l’homme, alors qu’en réalité, elle est limitée (par nos représentations), située (dans un contexte), sujette à interprétation (à partir de nos représentations) et critique (par ses interactions avec l’altérité). Plutôt qu’un modèle figé, Elena propose donc de penser le fonctionnement du collectif et d’inventer de nouvelles manières de vivre ensemble à partir de « styles », d’une dynamique qui soit participative et collective, où l’on est prêt à se laisser « déplacer » par l’autre pour être créatifs, ensemble, où l’interdépendance est vue comme une richesse et où l’intérêt d’autrui permet de s’ouvrir à des dimensions nouvelles, loin d’un quelconque rapport de forces.
Même si le travail est colossal, puisqu’il s’agit de proposer un nouveau paradigme dans une société construite sur les rapports de forces et sur un cloisonnement des compétences qui rend la perspective d’une approche globale et transversale difficile, c’est bien l’ambition de Flora de travailler en co-construction avec les travailleurs sociaux de différents horizons et leurs publics pour élaborer avec eux des pistes de développement durable dans les quatre axes de travail (travail productif, social, de soin et pour soi) en étant attentifs aux effets pervers qu’une piste pourrait induire si elle était la seule à être privilégiée. C’est donc bien avec une vision systémique, ouverte à l’altérité de chaque axe de travail, que Flora, avec les associations qui la constituent, entend proposer au politique des pistes, mais avant tout un cadre de référence, pour mettre en place des actions en faveur d’une inclusion sociale.
ET LE GENRE, DANS TOUT ÇA ?
Jamais, dans son essai, Elena Lasida ne cite le terme de « genre ». Et pourtant, c’est bien une approche sensible au genre qu’elle propose, avec le souci de construire un projet de société soucieux de l’autre, qui reconnaît la place de chacun-e, loin de logiques de domination et de pouvoir. Dans ce nouveau paradigme à co-construire, pas de modèle dominant, mais une approche qui, constamment, veut questionner les choix politiques, en équilibre fragile dans une société, par définition, en mouvement constant.
Elena Lasida nous invite à nous mettre en mouvement, à explorer et inventer des alternatives qui viennent en complémentarité aux types d’entreprises existants, mais qui peuvent « faire évoluer le système dominant » (9) ou, plus radicalement, à engager les hommes et les femmes dans un mouvement qui permettent à tous de se relier autrement. Et de se référer à Michel Serres, qui rappelle que le mot ‘crise’ vient du grec ‘κρίσις’ et signifie ‘jugement’ : il s’agit bien, aujourd’hui, de faire des choix et de prendre des décisions qui relancent l’humanité et la planète sur des chemins empreints de vie et d’avenir, pour toutes et tous.
Notes
(1) LASIDA E., Le goût de l’autre. La crise, une chance pour réinventer le lien, Albin Michel, 2011. Une brève présentation du Goût de l’autre par Elena Lasida est accessible sur http://www.youtube.com/watch?v=6x1U…
(2) LASIDA E, op.cit, p.137.
(3) www.credal.be et www.aksi.be
(4) LASIDA E, op.cit, p.182.
(5) LASIDA E, op.cit, p.185.
(6) DE VRIENDT I. & GIEDTS S., Du Je au Nous. Parcours, outils et perspective pour stimuler la participation citoyenne dans un groupe, Flora, 2010. Téléchargeable sur www.du-je-au-nous.be
(7) LASIDA E, op.cit, pp.111 – 112.
(8) LASIDA E, op.cit, p.190.
(9) LASIDA E, op.cit, p. 310.